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fleuryfontaine : penser les violences d’État grâce à l’architecture

Auteurice de l’article :

Adrien Cornelissen

Au fil de ses expériences, Adrien Cornelissen a développé une expertise sur les problématiques liées aux projets innovants notamment dans la création numérique. Il a collaboré avec une dizaine de magazines français - dont MCD, Usbek & Rica, Nectart, Fisheye ou la Revue AS - et plusieurs établissements culturels comme Stereolux, le festival Scopitone ou HACNUM. Ses écrits analysent principalement les mutations engendrées dans la création contemporaine (conservation du numérique, NFT, IA, VR, écologie, égalité FH, nouvelles économies dans l’art…). Plus d’une centaine d’articles a été publiée depuis 2015. Adrien Cornelissen intervient dans quelques établissements d’enseignement supérieur notamment avec un cours dédié à l’éthique du design.

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fleuryfontaine s’appuie sur l’architecture et les technologies numériques pour explorer plusieurs sujets de société : les violences policières, l’impact de l’urbanisation sur nos corps, la solitude et l’isolement… À travers leurs dernières installations et vidéos 3D, Antoine Fontaine et Galdric Fleury évoquent explicitement le thème des violences d’Etat. Zoom sur un corpus artistique hybride, à mi-chemin entre le documentaire et la fiction.

Le thème des violences d’Etat

Dès le début de l’interview, Antoine Fontaine et Galdric Fleury – tous deux diplômés de l’École d’Architecture de Paris Malaquais (2008), de l’École d’Arts de Paris-Cergy (2014) et du Fresnoy (2020) – tiennent à préciser leur posture : pas question de les étiqueter “artistes militants”. Galdric Fleury explique: “On ne se considère pas comme des activistes, mais nous avons une volonté de montrer et de participer au débat autrement”.  Toutes précautions prises, il faut reconnaître que certains sujets traités sont particulièrement complexes. En 2020, le duo présente PAX et CONTRAINDRE, deux œuvres consacrées au sujet des violences policières. “En 2016, le contexte social en France était électrique avec des manifestations sur la loi travail. Puis en 2018, il y a eu les manifestations des gilets jaunes. A partir de ça, le débat médiatique et politique sur le monopole de la violence a éclaté. Nous voulions essayer à notre manière d’apporter une plus value au débat public”, exprime Galdric Fleury. 


Concrètement, PAX est une installation composée de plusieurs écrans vidéos. Sur chaque écran apparaît une partie d’un corps mutilé (coupures, hématomes, cicatrices…). Ces blessures proviennent de personnes ayant subi des heurts avec la police en France. “Le corps mutilé apparaît progressivement sur les écrans. De cette manière, on montre implicitement l’action des forces de l’ordre et les mutilations qu’elle entraîne. Cela questionne sur les mécanismes du maintien de la pression sur une population”, détaille Antoine Fontaine. CONTRAINDRE poursuit cette réflexion en interrogeant à travers un film (meilleur film international, Ann Arbor Film Festival 2022 / Prix France Télévisions, Champs Elysées Film Festival, 2021), comment l’espace d’une ville vient contraindre le corps des citoyen·nes. “Les notions militaires  se sont imposées dans le langage. Ce lexique de “théâtre d’opération” a fait basculer la ville sur l’idée d’un champ de bataille. Rappelez vous que les médias parlaient de certains  quartiers comme des “zones de non-droit  qu’il fallait récupérer””,  poursuit encore Antoine Fontaine.

Une démarche documentaire et sensible

Dans ces deux œuvres incontournables du corpus de fleuryfontaine, l’idée reste identique : faire prendre conscience des mécanismes des violences d’Etat. “C’est aussi pour cela qu’on ne voulait pas représenter de policier dans nos vidéos… Le plus important, c’est de montrer la mécanique globale”, souligne Antoine Fontaine. L’écriture des corps en souffrance s’inspire donc de cas réels. Cette démarche documentaire est sourcée de trois manières : “La première se fait via Twitter ou YouTube et s’appuie sur des images réelles. La deuxième source consiste à recueillir les informations de la presse et du travail journalistique qui est produit. La troisième source consiste à analyser la littérature scientifique (urbanisme, philosophie, sociologie). L’idée c’est de comprendre au mieux le sujet qu’on traite. De construire une synthèse et de la traiter d’une manière qui n’est pas qu’une restitution factuelle”, exprime Galdric Fleury. Cette démarche nuance donc la frontière souvent existante entre documentaire et fiction : ici l’objectif est de se confronter au réel tout en offrant un regard sensible. 


“Vu les sujets évoqués, on ne peut pas en faire un traitement superficiel. On parle de sujets graves et la maîtrise du propos est essentielle. Nous avons le souci de ne jamais trahir les émotions des personnes victimes des violences, c’est pourquoi on essaye d’être justes et pertinents”, poursuit l’artiste. On retrouve ce même travail de fond dans ANGE, un film sur le phénomène Hikikomori, terme désignant de jeunes adultes et des adolescent·es choisissant de ne pas sortir de leur chambre ou de leur appartement durant plusieurs mois, voire plusieurs années. “On se questionne sur ce qu’est la solitude, l’enfermement. C’est un sujet auquel nous sommes sensibles”, expose Antoine Fontaine. Cette œuvre relate l’histoire d’Ael (“Ange” en gaélique) qui est reclus dans une cabane dans le jardin de la maison familiale depuis 13 ans, quelque part dans le sud de la France. “Nous avons entretenu avec lui une relation par internet. On a utilisé le médium du jeu vidéo pour tenter de reconstituer l’univers de ce hikikomori. Pour engager un dialogue avec Ael,  nous avons nous-mêmes créé des environnements numériques dans lesquels il évolue. Sa chambre, les objets qui la composent, la maison parentale, son quartier, ce film dévoile le portrait fragmenté d’un homme en retrait du monde”, développent les artistes.

Le jeu vidéo, un médium privilégié

On retrouve le jeu vidéo au cœur de plusieurs de leurs œuvres. “D’abord pour des raisons processuelles. On a commencé par prendre en main des technologies de jeux vidéo et des logiciels comme Unity 3D et Unreal Engine”, explique Galdric Fleury. Mais aussi parce que le jeu vidéo “permettait une interactivité et d’expérimenter un autre espace. Ça change une façon de voir une œuvre, notamment par rapport à un film déjà monté. ” YOU CAN’T STAY UP ON THE ROOF FOREVER (2016) et LES ÉLÉMENTS TOMBENT DU CIEL (2018) (ndlr un travail autour des escaliers et de la dalle) sont deux jeux pensés comme des walking simulator dans lesquels lae spectateurice peut se déplacer à l’infini et dans n’importe quelles directions, dans des environnements froids, symboles de la modernité. “Parfois, on a imaginé des œuvres documentées comme des performances. On  “jouait” à ces jeux vidéos devant un public. C’était le cas de l’œuvre LES ÉLÉMENTS TOMBENT DU CIEL, qu’on a performée dans le cadre d’une soirée organisée à La Villette par Virtual Dream Center”.

Contribuer autrement au débat public

Antoine Fontaine et Galdric Fleury ont également exploré une autre manière de produire de l’information et de contribuer au débat public. En 2020, leur œuvre CONTRAINDRE les amène à entrer en contact avec l’association Forensic Architecture puis avec son homologue français, Index Investigation, qui enquête sur des affaires d’intérêt public à l’aide de technologies numériques et notamment de reconstitutions 3D. “Comme il existe une médecine légale, il existe une architecture légale qui va analyser des éléments complexes dans l’espace”, explique Galdric Fleury. Antoine Fontaine termine : “On est restés deux ans à Index en participant à la reconstitution de nombreuses vidéos, comme celle des violences à l’encontre d’Adnane Nassih, victime d’un tir de LBD. Ce travail est avant tout informatif et journalistique. C’est une autre forme de participation à un débat public. Ce passage dans l’ONG nourrit aussi nos pratiques. CONTRAINDRE nous a amené à Index. Index nous a amenés à un nouveau projet qui a comme point de départ l’affaire Adnane Nassih. On part de cette enquête pour réaliser un court-métrage à paraître dans les prochains mois.” Ce nouveau projet prolongera donc la réflexion sur les violences d’État et dans la continuité d’un travail autour de l’architecture déjà extrêmement riche.

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