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Grégory Nolens : “Réparer les gens, c’est ce que j’ai toujours voulu faire”

Auteurice de l’article :

Laetitia Theunis

Chimiste et océanographe de formation, Laetitia a troqué son tablier de chercheur contre une plume de journaliste par passion pour la vulgarisation scientifique. Elle a fait ses armes au Soir, avant de rejoindre le Vif et de devenir rédactrice en chef du Daily Science. Adepte de la randonnée et de la cuisine sauvage, elle aime s'immerger dans la nature et sortir des sentiers battus.

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Au sein de son entreprise Cerhum, Grégory Nolens imprime en 3D des greffons d’os poreux sur-mesure qui sont ensuite utilisés en chirurgie pour réparer des patients.

“Vous vous rappelez du Cinquième Elément, le film avec Bruce Willis et Milla Jovovich ? La scène de reconstruction de Leeloo, couche par couche, m’a terriblement marqué quand j’étais gamin. Je regardais cela avec des yeux grands comme des soucoupes. Et je me suis dit que quand je serai grand, moi aussi, je voudrais réparer les gens !” Et Grégory Nolens a réalisé son rêve d’enfant. Récemment, un implant osseux imprimé en 3D, sur mesure, dans le laboratoire de son entreprise Cerhum a permis à une dame de retrouver figure humaine et le sens de l’odorat. Cette prouesse, réalisée en collaboration avec une équipe chirurgicale du CHU de Toulouse, est une première mondiale.

Un nouveau nez, et l’odorat revient

La patiente avait été traitée en 2013 pour un cancer des fosses nasales par radiothérapie et chimiothérapie, des traitements qui lui ont fait perdre son nez ainsi que la partie antérieure de son palais. Pendant des années, elle a vécu dans la souffrance, sans nez, confrontée à des échecs de reconstruction nasale par greffe de lambeaux de peau et à une difficulté à supporter le port d’une prothèse faciale. Sur base de travaux préliminaires réalisés sur des modèles animaux par l’équipe de Grégory Nolens, une chirurgienne lui a alors proposé une reconstruction nasale inédite, en lui greffant un biomatériau fabriqué sur mesure.

©Cerhum et CHU Toulouse

Dans un premier temps, l’os de nez imprimé en 3D (en hydroxyapatite) par le laboratoire liégeois a été implanté sur l’avant-bras de la patiente. Et ce, afin que des vaisseaux sanguins colonisent le greffon. “Au bout de deux mois, le nez a été découpé avec la peau et les vaisseaux sanguins, et transplanté au niveau du visage de la patiente. L’équipe chirurgicale a alors connecté les vaisseaux sanguins de la peau du bras avec des vaisseaux de la tempe de la patiente”, explique-t-il.

“La patiente est désormais capable de respirer par le nez et, alors qu’on ne s’y attendait pas, sent à nouveau les odeurs ! Les terminaisons nerveuses de l’odorat se trouvent au niveau des sinus. Le nez a une fonction d’humidification de l’air. Si on n’a plus de nez, l’air arrive asséché au niveau des récepteurs, et ceux-ci ne sont pas activés. En remettant un nez, les récepteurs se sont réactivés grâce à l’air humidifié, le corps s’est réadapté.” En plus d’avoir contribué à lui réparer le visage, Grégory Nolens a rendu à la patiente un sens qu’elle avait perdu ! De quoi le combler de bonheur.

Les bienfaits de l’interdisciplinarité

Rien n’aurait été possible sans la création, il y a plusieurs années, de Mybone, un artéfact d’os poreux imprimé en 3D au départ d’une céramique dont la composition d’hydroxyapatite (mélange d’hydroxydes de calcium et de phosphate) fait furieusement penser à celle de l’os naturel.

©Imprimante 3D – C Cerhum
©Imprimante 3D – C Cerhum

“Si j’ai étudié les sciences biomédicales à l’ULiège, j’ai aussi suivi des cours en faculté des sciences appliquées, car à l’époque la formation en ingénieur·e biomédical·e n’existait pas. J’ai toujours eu cette volonté de travailler sur des biomatériaux qui permettent de reconstruire. Après ma thèse, je m’y suis lancé à corps perdu. Dans des centres de recherche privés où on utilisait des technologies nouvelles d’ingénierie et de reconstruction tissulaire, j’ai travaillé sur des projets de reconstruction de gencives, d’ovaires artificiels et d’autres qui touchaient la cancérologie osseuse. En interagissant avec les universités, j’ai continué à mélanger les disciplines.”

Un os poreux unique au monde

“Un jour, Liesbet Geris, professeure en biomécanique et en génie tissulaire computationnel à l’ULiège et à la KULeuven, est venue me trouver avec un modèle mathématique. Je n’en croyais pas mes yeux : ce qu’elle me montrait, et qu’on a adapté ensuite, correspondait à des règles de design d’ingénierie tissulaire qui disaient qu’il fallait que l’os soit poreux pour permettre aux cellules de se vasculariser. Comme à ce moment-là, je jouais dans l’impression 3D chez Sirris, un centre de recherche focalisé sur le soutien à l’innovation dans l’industrie technologique, je lui ai proposé qu’on imprime son modèle d’os en 3D. Par après, en effectuant des essais chez l’animal, on s’est rendu compte qu’en l’utilisant, les reconstructions osseuses étaient 5 à 7 fois plus rapides qu’avec d’autres produits et d’autres géométries imprimées en 3D. On s’est dit là, on tient quelque chose. C’est ainsi que tout a commencé”, se rappelle le jeune quadra.

Avec sa start-up Cerhum, qu’il a fondée en 2015, il se concentre sur la reconstruction osseuse sur-mesure de grands défauts maxillo-faciaux. “Les patient·es que l’on contribue à réparer sont des personnes souffrant d’un trauma suite à un accident de voiture, d’un trauma balistique ou d’une maladie congénitale, comme cette jeune fille dont la mandibule (l’os formant la mâchoire inférieure) n’avait pas grandi avec le reste de son visage. En parallèle, nous développons des applications en chirurgie plastique et pour le marché dentaire : il s’agit de reconstruire l’os de la mâchoire avant de mettre un ou des implants.”

On ne tombe pas, on apprend

Si l’aventure entrepreneuriale de Grégory Nolens a tout d’une success story, elle n’a pas été un long fleuve tranquille. En mai 2020, une équipe du service de chirurgie maxillo-faciale de Saint Luc réussit la toute première greffe d’un de ses implants osseux imprimés en 3D afin de reconstituer la mâchoire d’une patiente. Ce succès propulse Cerhum au premier rang des entreprises medtech wallonnes. Après des années de labeur, la consécration est là. C’était sans compter sur les vautours.

©CHU Toulouse CERHUM

“Certaines personnes de renom investissant dans le domaine de l’os ont alors promis d’investir dans Cerhum. Ils nous ont fait languir pendant des mois, avec chaque fois de nouvelles excuses pour expliquer que le cash des investisseur·euses ne suivait pas. Ça s’est envenimé et on s’est rendu compte que leur but était de déstabiliser la boîte. En 2020 et 2021, à court d’argent, je me suis battu très fort, à raison, pour empêcher Cerhum de boire la tasse. J’ai passé des nuits blanches pendant des mois. Les autres investisseur·euses qui m’ont soutenu par la suite ont salué ma persévérance et ma résilience, cela a accru leur confiance pour sauver Cerhum.”

“Cette mésaventure m’a renforcé. J’ai appris énormément. En discutant avec d’autres entrepreneur·euses, je me suis rendu compte que cette pratique malhonnête était malheureusement courante. Dans mes rêves, j’aimerais créer un club d’entrepreneur·euses pour éviter que cela se répète.”

Le rythme dans la peau

Pour laisser s’échapper la pression, Grégory Nolens joue de la basse et de la guitare. Et il danse le West Coast Swing. “Avoir fait beaucoup de musique m’a donné le sens du rythme, de la musicalité. Danser, ça m’éclate. Ça libère la tête. Ça fait le même effet qu’un concert !”

Son vœu, s’il avait un super-pouvoir ? Arrêter le temps. “Pour accomplir plus de choses et pour profiter davantage de la vie. Je suis tout le temps en mouvement. Il y a chez moi, un côté “je fuis la mort”. Le temps, c’est mon ennemi numéro 1. Et puis, arrêter le temps me permettrait déjà d’arrêter d’être en retard”, sourit-il.

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