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Biennale NOVA_XX : la non-binarité permet d’explorer de nouveaux territoires artistiques

Auteurice de l’article :

Elsa Ferreira

Journaliste depuis une dizaine d'années, Elsa est spécialisée en technologie et culture. Adepte des contre-cultures, elle observe et décrypte l'impact des technologies sur la société. Elle collabore régulièrement à des magazines tels que Makery, Pour l’Éco ou L'ADN.

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Du 16 février au 27 avril 2024 se tient à Paris, Marseille et Aix-en-Provence, la Biennale NOVA_XX, dédiée à l’intrication artistique, scientifique et technologique en mode féminin et non-binaire et à l’aune de la quatrième révolution industrielle / 4.0. Un pas de côté face à un art numérique de la prouesse, qui propose d’explorer des œuvres-univers.

À force d’assister à des expositions d’art numérique, Stéphanie Pécourt a dû se rendre à l’évidence : elle y voyait souvent les mêmes types de profils d’artistes et les mêmes types d’œuvres. “Il y avait l’absence des créatrices mais aussi d’une topographie d’œuvre qui sont aussi portées essentiellement par des femmes artistes-chercheuses”, observe-t-elle. Ainsi nait l’urgence de créer NOVA_XX, biennale dédiée à l’intrication artistique, scientifique et technologique en mode féminin et non-binaire et à l’aune de la quatrième révolution industrielle / 4.0.

La fondatrice souhaite confronter de nouvelles pratiques dans “une scène numérique monopolisée par des pratiques spectaculaires, relevant souvent de prouesses technologiques”. Par le féminin donc, mais aussi la non-binarité, notion qu’elle intègre l’année dernière dans son prisme de pensée. “L’idée était d’approcher la question du genre de manière totalement dé-essentialisée. Le genre féminin n’est pas tant celui des femmes mais celui des minorités, dit-elle. Il ne s’agit pas d’un genre bien défini, mais au contraire d’une entité polysémique.”

Dans son Manifeste, elle refuse aussi “la mythologie d’héroïnes et de figures tutélaires et prescriptrices”. Les artistes qu’elle propose “se considèrent de façon beaucoup moins démiurgique, présente-t-elle. Elles ne cherchent pas à être la nouvelle Prométhée, la nouvelle héroïne ou la nouvelle star de la scène numérique. Elles sont dans une position quasiment d’intercession”.

Entrer dans des micro-mondes

Sous le thème de Plurivers & Contingence, Stéphanie Pécourt invite les visiteur·euses à pénétrer dans des “œuvres totales” comme autant de “propositions d’univers, de micro-mondes”. Ainsi par exemple de l’œuvre de Louise Charlier, Le Blobarium de Mary Harris : chapitre 1 acte 3, une installation-performance qui interroge la rencontre entre l’humain et le non-humain extra-terrestre. Peut-on accorder à ces individus une voix propre, mais aussi des droits civils et politiques ? questionne l’artiste. Ou bien l’œuvre d’Esther Denis, L’étant, qui propose la représentation d’un paradis à travers l’ombre, le reflet et l’écho et fait appel à nos sens : la vue, l’ouïe, l’odorat et le toucher. “En ouvrant la porte, on a l’impression d’être dans un univers, dans une proposition cosmogonique qui définit ses propres règles”, commente Stéphanie Pécourt. On entre dans des tableaux vivants avec Trindade de Eva Medin, on aborde les signatures spectrales d’exoplanètes similaire à la Terre, on explore la vie préhistorique marine sous une perspective futuriste avec The World, de Yue Chend, et on pénètre dans un jardin de bestioles interactives avec Bestioles, de Marylou. “La possibilité du plurivers est la possibilité du “et si ?”, pose la curatrice, la possibilité que d’autres mondes puissent exister et cohabiter.” Le terme de contingence, lui, “rappelle que l’ordre des choses est contingent et que donc la possibilité de dévier existe”.

L’espace d’exposition lui-même devient un territoire à explorer : un “espace liminal” dans lequel Stéphanie Pécourt invoque le “genius loci“, soit l’esprit du lieu. La directrice évoque une “anarkhè-exposition”, “un vivarium où les œuvres se parlent et dialoguent”, explique-t-elle. La pensée archipélique d’Edouard Glissant est aussi invoquée, avec une Biennale qui se désanctuarise de l’espace et s’installe au Centre Wallonie Bruxelles autant qu’au 104 à Paris, à la Friche Belle de Mai à Marseille ou encore au Lab GAMERZ d’Aix-en-Provence. Une biennale “multisensée, multisourcée”, qualifie la curatrice. “L’ambition était de créer une proposition qui n’ait pas vocation à être conservée. Il y a une construction de territoire éphémère assumée, cette notion de Zone autonome temporaire, telle que développée par Hakim Bey, un des papes du cyberpunk.” La fondatrice de la biennale s’extrait ainsi de “toute prétention à la conservation, testamentaire” pour présenter une ôde à “l’immanence des choses et des œuvres”. “La plupart des œuvres seront démontées et n’existeront plus. C’est aussi le rapport à la ruine, à l’imminence de la chute.”

La désobéissance épistémique du web des origines

Et puisque l’on convoque des territoires perdus, Stéphanie Pécourt revendique dans son Manifeste des influences liées aux début du web et se réfère à ses actes fondateurs : le Manifeste du hacker, la Déclaration d’indépendance du cyberespace de John Perry Barlow ou le Code is Law de Lawrence Lessig. “Cette année, la Biennale s’inscrit dans l’ambition de contribuer à la désobéissance épistémique”, dit-elle. Un terme emprunté à Walter Mignolo, sémiologue argentin et grand représentant du mouvement décolonial. “Quand on observe la pensée décoloniale, quand on décrypte cette pensée émancipatrice, loin des visions suprémacistes et universalistes, ça fait terriblement écho à l’idéologie initiale, sans doute naïve, du début du net, estime Stéphanie Pécourt. On l’oublie, le début du net était un pied de nez à l’État nation, à la hiérarchie. La déclaration d’indépendance du cyberespace souligne les enjeux raciaux et de genre.” Pour la curatrice, invoquer cette philosophie pré-numérique c’est aussi réaffirmer l’envie de faire de NOVA_ XX “un lieu du plurivers où cohabite des visions, un lieu du multiple, une tentative d’échapper à toute aspiration à homogénéiser et simplifier.” Un territoire du complexe où se dessine un “Chaos-monde qui horizontalise les choses”.  

Cet article est une republication. Celui d’origine est publié sur HACNUMedia (le média qui explore les liens entre technologies et création), partenaire de kingkong.  

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