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Assistants vocaux : les artistes prêtent leurs voix

Auteurice de l’article :

Elsa Ferreira

Journaliste depuis une dizaine d'années, Elsa est spécialisée en technologie et culture. Adepte des contre-cultures, elle observe et décrypte l'impact des technologies sur la société. Elle collabore régulièrement à des magazines tels que Makery, Pour l’Éco ou L'ADN.

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En matière d’assistants vocaux, l’art est bavard. Mais pourquoi s’intéresser à ces machines qui parlent ? Des artistes nous répondent.

Si vous pensez que vos objets connectés ne sont que ça – des appareils ménagers reliés à Internet -, réfléchissez encore. Ces objets de plastique et métaux rares sont en réalité bien plus politiques : vie privée, représentations des genres et des minorités, reconnaissance des langages et savoirs locaux, travail invisible… tous ces enjeux se concentrent dans ces appareils manufacturés par les entreprises les plus puissantes de l’industrie de la technologie, Google et Amazon en tête. Depuis quelques années, le sujet devient un objet de recherche à part entière. Et pour les artistes, un espace de réflexion majeur.

Lauren Lee McCarthy est l’une des premières artistes à s’intéresser au sujet, dans une œuvre retentissante. En 2017, pour l’installation LAUREN, elle place caméra et micro dans son appartement et invite des visiteur·euses à y rester. Sur des périodes de plusieurs jours, elle entre dans la peau d’un·e assistant·e vocal·e (AV) et prend place, invisible mais omniprésente, dans la vie des habitant·es volontaires. “Dès lors qu’iels étaient réveillés, iels avaient toute mon attention”, raconte-t-elle de cette expérience intense. En se mettant au service de ses invité·es, Lauren explore l’intimité de cette technologie qui, en perdant son écran, rend ses frontières plus floues. “Je m’interroge sur cette proportion que nous avons à laisser une place aussi intime à une intelligence artificielle, expose-t-elle. On ne se pose pas assez la question de la vie privée, du consentement, du contrôle qu’on laisse à ces appareils sur nos lieux de vie. Qu’est-ce que cela veut dire de donner les data de nos vies quotidiennes ? Cette pièce a pour vocation de créer un espace de réflexion.”

Mettre en lumière les travailleurs invisibles

À enjeux multiples, approche multifacette. Dans Voices + Voids, les artistes et chercheuses Afroditi Psarra, Audrey Desjardins et Bonnie Whiting créent des vignettes qui abordent différentes problématiques soulevées par ces objets devenus quotidiens : les processus d’entraînement, les particularités du langage, le sens (ou leur absence) des requêtes, les archives de données. Elles décèlent par exemple une manifestation des “valeurs incrustées dans le design”, analysent les artistes. “Les AV ne traduisent pas tous les textes de la même façon, remarquent-elles. Par exemple, Alexa (Amazon) a entendu les mots Whole Foods et Bezos alors qu’ils n’étaient pas prononcés.” D’ailleurs, remarquent-elles, “souvent, les machines répondent aux questions en suggérant un produit à acheter”.

© Voices + Voids

Surtout, c’est le travail invisible – théorisé notamment par Antonio Casilli et Dominique Cardon – qui intéresse les artistes. Pour réaliser ces vignettes, et entrer au cœur de la machine, le collectif a fait appel à des travailleur·ses employé·es à la tâche par ces compagnies, via les mêmes plateformes utilisées par les GAFAM (les Géants du Web, à savoir Google, Apple, Facebook (Meta), Amazon et Microsoft) – ici, Amazon Mechanical Turk. “Le sujet du travail derrière ces ‘intelligences artificielles’ est très important, expose Afroditi Psarra. Les implications éthiques : qui accèdent et qui possèdent les données, le degré d’intimité qu’elles révèlent, rien qu’à partir des bruits de fonds lorsqu’on enregistre, est-ce que les utilisateur·trices savent où vont ces informations ? Nous voulions disséquer cet appareil, physiquement et métaphoriquement.” Les artistes interviewent par exemple une personne chargée d’entraîner la machine en répétant des sons. D’autres leur vendent leurs données, parfois jusqu’à cinq ans de data récoltée par la machine, si précises que les artistes les anonymisent. “Les AV sont un espace où il y a tellement de promesses, cela nous aveugle et rend opaque la réalité du produit : tout le travail fantôme, l’éthique, à quel point cette technologie est normative…”, estiment-elles.

“Autre chose est possible”

“Trois entreprises dominent le marché des AV”, rappelle le designer Guillaume Slizewicz. Si des initiatives européennes ou françaises (comme Snips, racheté en 2019 par Sonos) ont essayé d’exister, difficile de s’imposer face aux GAFAM qui distribuent leurs appareils à prix cassés. Résultat : toutes ont la même esthétique. “Il n’y pas du tout de réflexions locales, regrette le designer. Qu’est-ce que pourrait être un·e AV belge, allemand·e, français·e ? Quelle esthétique, tant sur la voix que sur la forme ?” Pour explorer la question du vernaculaire et de l’artisanat dans l’industrie de la technologie, Guillaume Slizewicz et son collectif Tropozone ont créé The Sound of Speech as it Echoes, plusieurs AV locaux, à Bruxelles, Shanghaï et Munich, entraîné·es à partir de jeux de données spécifiques aux trois villes. L’utilisateur peut les mettre en relation et comparer les différences de réponses entre les pays.

Le designer détourne également la machine pour la soustraire de son caractère servile. Son appareil peut ainsi inverser les rôles et demander à l’humain de réaliser des tâches dans la vie physique. Conscient de son environnement, il peut aussi demander à être déplacé, près de la fenêtre ou d’une plante par exemple.

Enfin, le designer hacke le discours normé des objets connectés parlants. D’abord, en entraînant l’intelligence artificielle sur des récits et des fictions. Ainsi, l’assistant vocal pourra répondre en racontant des histoires, en fabulant, décrit Guillaume Slizewicz. Ensuite, en ajoutant la dimension environnementale à l’algorithme de l’AV. Si on lui pose la question de la mission Apollo 11, l’appareil oriente sa réponse sur l’impact de la mission sur l’écosystème lunaire.

© Voices + Voids

L’art médiateur

Quel est le rôle de l’art dans ces discussions technologiques contemporaines ? Pour Alain Foucaran, il fait office de médiateur. Professeur et chargé des partenariats à l’INSIS -CNRS, il est l’un des architectes du Projet HUT, une recherche multidisciplinaire pour “déterminer les contours de l’appartement du futur et de ce qu’on ne veut pas”, présente-t-il. Pour se faire, les équipes ont mis au point une maison observatoire ultra connectée, dans laquelle vivent deux étudiant·es volontaires. Une approche novatrice qui rencontre des réticences au sein des comités éthiques. “Il y a toujours deux ou trois membres qui trouvent cela trop intrusif.” C’est ainsi qu’il fait appel à une troupe de théâtre, afin de mettre en scène et mieux comprendre les positions de chacun : les acteurices, spécialistes de l’improvisation, incarnent tour à tour des personnages pro-technologie puis plus modérés.

Qu’est-ce qui sépare l’art
et la culture de la science ?

D’abord destinée aux membres du directoire, la pièce est désormais jouée devant un public, commentée par deux chercheur·ses du projet. Avant et après chaque scénette mettant en scène la vie de la maison connectée, les membres du public sont interrogés sur leur perception des enjeux. 

“Qu’est-ce qui sépare l’art et la culture de la science ?, interroge Alain Foucaran. Pour moi, c’est la même chose : c’est de la recherche.” L’art vient donc apporter à la recherche une lecture nouvelle. “Lorsque lae chercheur·se se trouve face à un mur, iel va se servir de l’imaginaire de l’artiste, qui n’a pas d’idées préconçues”, pense le professeur. Et de faire référence à la pomme de Newton : “l’artiste peut se demander : que se passe-t-il si la pomme ne tombe pas ?”.

Ouvrir les perspectives

“Les artistes ont toujours pu poser des questions que les designer·euses ne peuvent pas si facilement, pense Lauren McCarthy. Nous créons des espaces et ouvrons des perspectives.” Une position partagée par les artistes de Voices + Voids. “L’art a un rôle magnifique et utile pour révéler. Plutôt que de vouloir réparer ce qui ne fonctionne pas, son rôle est de provoquer et inviter les gens à réfléchir “, acquiesce Audrey Desjardins.

Libérés des contraintes mercantiles, les artistes peuvent proposer une approche nouvelle de ces technologies qui s’invitent dans nos vies quotidiennes et influencent nos usages. “Je veux montrer qu’autre chose est possible, résume Guillaume Slizewicz. On peut avoir une technologie plus évocatrice, plus poétique.” D’ailleurs, loin de la boîte minimaliste en plastique mat, l’AV de Slizewicz arbore des matières comme le laiton, le bois ou encore la fibre de palmier. “Rien de tout ça n’aurait passé les tests de sécurité, rigole-t-il. Tout peut prendre feu.”

Sur les assistants vocaux, retrouvez au KIKK Festival la conférence de Kathleen Siminyu, chercheuse en intelligence artificielle. Elle travaille à construire des modèles de transcription vocale pour les langues africaines.
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