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Portrait 10 minutes de lecture

Asian Rocky et Cyprien Delire, Yin et Yang du video making

Auteurice de l’article :

Julie Mouvet
Journaliste

À ses heures perdues - pendant que d'autres perdent des journées devant Netflix - Julie, elle, lit, écrit des articles, enregistre des podcasts, monte des vidéos... Un condensé de discipline et de passion qui font d'elle l'ennemi jurée de tout procrastinateurice du dimanche ! Depuis quelques mois, elle a rencontré son binôme rêvé pour co-gérer le média kingkong.

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Réalisateurs, l’un est aussi musicien, l’autre créateur de contenu. Autodidactes, Asian Rocky et Cyprien Delire ont quasiment le même parcours dans la vidéo. Ils se sont fait un nom dans le secteur, travaillant avec des artistes comme Stromae, Roméo Elvis, Caballero et JeanJass, etc. Voici leur portrait croisé.

La terrasse du Café Flora, à Saint-Gilles. Autour d’une limonade maison (professionnel·les que nous sommes), on discute d’abord début de carrière. Asian Rocky et Cyprien Delire sont deux fans de l’image depuis leur plus jeune âge. Enfant, le premier se mettait en scène avec son frère, utilisant la caméra de son papa. “Je chipotais sur l’ordi, je faisais des montages de merde quand j’étais en primaire, en mélangeant des trucs que je retrouvais à droite et à gauche”, se souvient-il. Il étudie ensuite la communication à l’Ihecs, ne sachant pas exactement vers quelles études se tourner. “Ce qui était pratique, c’est qu’on pouvait tester tout ce qu’on voulait. J’ai surtout commencé par faire de la photo.”

Passionné de musique, il voit dans ce média un moyen de rentrer dans le milieu, en faisant notamment des photos de concert. “C’est l’époque où on pouvait commencer à filmer avec les appareils photo. Maintenant, ça paraît logique pour tout le monde mais ce n’était pas le cas avant.” Asian Rocky propose donc à des amis musiciens de leur faire un clip. “J’ai fait ça en mode débrouillard avec trois fois rien. Pour l’époque, ça a bien marché, tout le monde en parlait. Je me suis dit qu’avec peu de moyens et juste des idées, il y avait moyen de faire des trucs qui ont un impact. Ça m’a motivé à me focaliser sur le clip vidéo.”

Same story du côté de Cyprien Delire. Son père, “une espèce de saltimbanque qui a toujours fait mille boulots différents”, a lui aussi une caméra qu’il emprunte. (C’est via le papa de Cyprien que les deux réalisateurs se rencontrent d’ailleurs quelques années plus tard.) “J’ai commencé à filmer un peu des trucs, mais pas aussi tôt que Benoît. Je pense que c’était durant mes secondaires. Je m’amusais avec une handycam, une petite caméra Sony. Je faisais des montages en mélangeant de la musique et des images. Le premier truc qui m’a donné envie de faire ça, c’est “Time to Dance”, de The Shoes.”

Le clip de “Time to Dance” de The Shoes

Asian Rocky, lui, s’oriente vers le rap, au moment où émerge la nouvelle vague belge, avec JeanJass, Roméo Elvis, Caballero, etc. Un jour, il croise ce dernier dans un tram. Il lui dit qu’il adore ce qu’il fait… Mais c’est seulement de retour chez lui qu’il lui propose, via Facebook, de lui faire un clip gratuitement. “Ce n’était pas ouf ce que je faisais à l’époque. Mais il n’avait pas de thune à mettre dans son projet, donc il a dit oui.” Un pari qui fonctionne puisqu’Asian Rocky collabore ensuite de façon récurrente avec Caballero. Via l’artiste, il rencontre Roméo Elvis et Zwangere Guy. “À force de réaliser des clips, je me suis fait un petit réseau, mon nom commençait à circuler. À partir de là, c’était parti.” Pourquoi Asian Rocky ? Un clin d’oeil à Asap Rocky, dont il aimait l’esthétique des clips. “Au début, c’était sur Snapchat pour rire. Les gens ont commencé à retenir Asian Rocky parce que c’était un peu catchy comme nom.”

“Payé 30€ et des tickets boissons

De son côté, Cyprien Delire poste les vidéos qu’il monte sur son profil Facebook. Un ami de son père, promoteur de soirée dans la région de Couvin d’où il est originaire, lui demande de faire un aftermovie. “Puis j’en ai fait un deuxième. J’étais payé 30€ et des tickets boissons”, rigole-t-il. En 2011, via son père qui travaille pour le festival, il va filmer Scène sur Sambre. “J’avais acheté un Canon 650D avec mes économies, une espèce d’appareil photo qui filme. Sur place, j’ai rencontré Bastien Blanchard, qui bossait pour le collectif Belgian Music Festival, un média gratuit qui couvre les festivals. Ça m’a tout de suite chauffé.” Cyprien avait 16 ans, pas de permis donc, et c’est son papa qui le conduisait aux différents festivals qu’il couvrait. “J’ai fait une première vidéo pour Les Ardentes qui a été super bien reçue et l’année d’après, ils m’ont engagé. C’est mon premier client officiel.”

Depuis, il réalise l’aftermovie du festival.  Le dernier en date est tout simplement dingue.

L’aftermovie des Ardentes 2022

Comme Asian Rocky, Cyprien Delire a lui aussi collaboré avec Caballero et JeanJass (quand on vous dit qu’ils ont le même parcours!). “J’étais fan, je me suis incrusté sur scène et j’ai filmé leur concert. Leur manager à l’époque a flairé le truc. Il m’a dit de lui envoyer le montage. Caballero et JeanJass m’ont répondu que c’était trop lourd et qu’il fallait qu’on se rencontre.” Cyprien Delire produit donc “SVP”, un clip “de mecs qui débarquent à Bx” tourné au Botanique.  

Le clip de “SVP”, de Caballero & JeanJass

Polyvalence et connaissance du terrain

Après les clips, les deux artistes se diversifient en touchant à la pub, la vidéo corporate, au documentaire… “On a tous les deux cette capacité à être polyvalents, à savoir gérer et avoir cette connaissance du terrain.” “Le gros point commun, c’est qu’on a surtout appris en bricolant, ajoute Asian Rocky, en ne sachant pas comment ça devait se faire, en expérimentant au maximum. Aucun de nous n’a fait une formation dans le cinéma ou l’audiovisuel. On a tout appris en autodidacte, sur internet ou en testant plein de trucs.” Conscients qu’ils ne sont pas spécialisés dans un domaine et qu’il y aura “toujours des gens meilleurs” qu’eux, Cyprien Delire et Asian Rocky estiment que leur point fort est d’avoir une “vision surplombante”. “Quand on tourne, on pense déjà au montage et c’est une force.” “C’était un atout qui était assez rare il y a quelques années”, plussoie Cyprien Delire.

Vous savez, cette génération qui peut tout faire ? Ces deux-là en font partie. “Enfants d’internet”, ils assument le côté geek qui leur a permis d’apprendre beaucoup par eux-mêmes. “Aujourd’hui, je trouve ça dingue que tout ce que je sais faire, je l’ai appris seul “, explique Cyprien. “Parfois, de manière différente à la traditionnelle, mais qui t’apporte des choses, ajoute Asian Rocky. Je crois qu’il y a aussi le plaisir de trouver des solutions à des problèmes. Quand tu commences ta vidéo, tu te dis que tu aimerais tel effet que tu as vu dans un clip. Alors tu geekes sur des forums et sur YouTube pendant des heures. En étant créatif, il y a moyen de trouver des plans qui ont de la gueule. Il faut donc avoir ce côté geek, mais aussi ce plaisir du bricolage.”

Cyprien Delire © Rafael Deprost
Asian Rocky avec Angèle et son équipe

Des projets comme carte de visite

Fan “du processus”, leur évolution dans le milieu s’est faite de manière assez organique. À chaque projet, les deux artistes avaient envie de faire encore mieux. Les vidéos qu’ils ont réalisées à leurs débuts, ils les voyaient comme “une carte de visite”. “Les premiers contrats, ce sont souvent des trucs que j’ai fait un peu de mon propre chef, par exemple filmer des concerts et envoyer aux artistes. Souvent, ça tapait juste et je me retrouvais avec des opportunités”, se souvient Cyprien. “C’est vrai que c’est assez fou les portes que ça a ouvert, ajoute Asian Rocky. Ça m’a fait voyager dans plein d’endroits et rencontrer plein de gens. La chance qu’on a, c’est que dans notre génération, tout le monde veut de l’image, tout le monde veut communiquer visuellement. C’est le truc qui te permet de rencontrer le plus de monde quasi.”

Mais pour Cyprien, il y a plus que ce qu’il appelle “le mythe créatif”. “On parle du fait de créer, que le travail amène le travail. Mais je pense que c’est aussi parce qu’on est des gens faciles, sympas qui travaillent bien et sont professionnels.” Selon lui, il ne faut pas “être le meilleur dans un domaine”. “Il y a des gens super bons qui sont imbuvables et ils n’ont donc pas de travail.” Asian Rocky surenchérit : “La façon dont tu travailles est presque aussi importante que ton travail. Je crois que la rigueur et la fiabilité, ça compte autant que la qualité”. 

La rigueur et la fiabilité, ça compte autant que la qualité.

Asian Rocky

Une façon de travailler dans laquelle ils se sentent connectés. “On fonctionne en tu, on est familier avec nos client·es, explique Cyprien. Je pense que la façon dont on communique, ça amène un certain type de projets et d’échanges avec certains client·es. C’est aussi pour ça qu’on travaille dans cette filière spécifique de la musique qui est un média en mouvement, un peu cool. On approche de la trentaine.

– Moi je l’ai dépassée.

Benoit l’a déjà dépassée… Il y a des gens qui arrivent tous les jours avec de nouveaux trucs, il faut toujours essayer de se dépasser, d’être cool.”

Faire la balance entre argent et passion

Plus “drivés” par la passion de faire de beaux projets que par l’envie de “faire de la thune”, Cyprien Delire et Asian Rocky se sont sentis “puissants” la première fois qu’ils ont été payés pour leurs projets. “C’est fou mais plus tu avances, plus ça devient réaliste, confie Asian Rocky. Au début, tu fais des choses qui ne sont pas directement liées à ta passion, mais c’est un moindre mal. Plus ça avance, plus tu peux faire des projets qui te passionnent et qui paient, et moins de jobs alimentaires. Mais c’est une balance à trouver. Il ne faut pas négliger l’aspect financier. Je n’ai jamais voulu être en galère. J’ai toujours essayé de trouver cette balance entre l’alimentaire et la passion, jusqu’au jour où il n’y aura peut-être que de la passion.”

© Pablo Crutzen

Cyprien Delire et Asian Rocky ont tous les deux eu un père indépendant. Une chance, selon le premier. “Il m’a toujours poussé, en me disant que tout travail mérite salaire. J’ai commencé en faisant du graphisme, je faisais des affiches pour des soirées.

– On a la même vie mec

Je faisais ça à 13 ou 14 ans. Je demandais 200/300€.

– Déjà ?

Je n’ai pas trop de timidité. Chez le freelance, il y a encore beaucoup cette peur de demander de l’argent.” Ils estiment cependant que travailler gratuitement n’est pas une mauvaise chose… si bien sûr, cela sert le projet. “Si j’avais eu cette philosophie depuis le début, je crois que j’aurais fait beaucoup moins de trucs, explique Asian Rocky. Il faut savoir pourquoi tu fais les choses. J’ai fait plusieurs fois des clips gratuits, mais c’est un investissement. Une fois que ton travail a une valeur, il faut la faire respecter, mais si tu travailles gratuit, il faut savoir que ça peut avoir du sens.” Pour Cyprien Delire, l’important est de suivre son “intuition”. “Passion, argent et visibilité. Soit tu as vraiment envie de le faire, soit ça paie très bien, soit ça peut t’amener potentiellement d’autres projets. Je pense qu’il faut pondérer ces trois éléments.”

Se challenger

Depuis deux ans, Asian Rocky s’est tourné vers la réalisation. Un nouveau métier dans lequel il est encore en transition. “Le réalisateur, c’est le chef d’orchestre sur un tournage. Tu deales avec des gens dont c’est la formation et toi, tu viens en ayant eu un parcours autodidacte qui n’est pas du tout le même.” Pour faciliter cet apprentissage, Asian Rocky a décidé de travailler en duo avec Pablo Crutzen, sous le nom Dozen. “On a commencé par des petits clips que les gens nous proposaient. Maintenant, on nous appelle de plus en plus fréquemment en tant que réalisateurs. C’est cool de sentir qu’on commence à avoir de la crédibilité aux yeux des gens.”

Asian Rocky et Pablo Crutzen © Eden Krsmanovic
Cyprien Delire © Rafael Deprost

Un pas que Cyprien Delire aimerait également franchir. “Le travail créatif, c’est de ne jamais rester dans sa zone de confort et de se dépasser, confie-t-il. Mais le downside d’apprendre seul, c’est que ça demande de l’énergie de faire confiance à quelqu’un.” “Tu peux le tourner dans l’autre sens, ça a un avantage parce que tu comprends tout, tu peux arriver à coordonner tout le monde”, lui répond Asian Rocky. “Une belle vision”, d’après Cyprien. “On est un peu le Yin et le Yang pour ça. Il a un bon mindset et moi, je suis toujours dans la réflexion suivante : je suis un Video Maker donc je ne suis pas vraiment un réalisateur…” Mais pour ne pas s’ennuyer dans son métier passion, l’artiste a cette envie de toujours tester de nouvelles choses.

Même sentiment du côté d’Asian Rocky. “C’est toujours ce qui m’a motivé. Quand j’ai commencé la réalisation, je suis passé de quelque chose que je maîtrisais à une position de débutant. Ça fait très peur et à la fois, ça m’excite à fond.” “Une angoisse” pour Cyprien. “Mais en fait, j’ai découvert qu’en étant honnête sur ce qu’on sait et ce qu’on ne sait pas, en général, ça soulage vraiment. À une époque, j’aurais peut-être été timide de montrer que je ne sais pas. En étant hyper ouvert et positif sur ce truc-là, en n’ayant pas trop de fierté par rapport à ce qu’on sait ou pas, les gens sont en général hyper réceptifs et ça crée de supers échanges.” 

“Avoir peur, c’est un bon signe, assure Asian Rocky. C’est que tu prends un risque, que tu sors de ta zone de confort et que tu vas t’améliorer. Si tu ne bosses que sur des trucs où tu es en confort total, tu ne stresses plus. Il faut trouver la balance.”

Leurs fiertés

Ce dont ils sont les plus fiers dans leur parcours ? Cyprien, c’est ce clip, “Polaire” de Caballero, coréalisé avec Rayan Imoula

Le clip “Polaire” de Caballero

Depuis février, il collabore également avec Stromae. “Au-delà de faire des vidéos, participer et assister à la vie d’un artiste comme ça, c’est vraiment chouette.”

Asian Rocky, c’est la série documentaire “Normal”, réalisée avec Pablo Crutzen suite à un appel à projet de la RTBF. Le principe ? Questionner la santé mentale et la manière dont la société la regarde. La première saison compte 6 épisodes sous forme de portraits. “Je trouve ça hyper beau parce que je n’ai jamais eu l’occasion d’entendre quelqu’un qui souffre de problèmes de santé mentale me raconter ce que ça faisait, à nu, sans filtre. Parce que c’est quelque chose qui est encore très stigmatisé. On n’ose pas poser des questions. Je suis assez fier d’avoir réussi à trouver un médium qui permet de créer du lien entre les gens qui souffrent et les gens qui n’ont pas les clés pour comprendre ce que c’est. Je prends beaucoup de plaisir à faire des choses où, en plus de l’esthétique, il y a un vrai fond. Où tu as les moyens d’aller à la hauteur de tes ambitions aussi et qui a une vraie valeur sociétale.”

En 2019, Cyprien Delire avait pu faire un projet un peu similaire avec l’association Gratte. Des projets vers lesquels il aimerait se tourner à l’avenir. En plus de la vidéo, Asian Rocky est toujours musicien (il faisait partie de l’excellent trio Ulysse). Il revient d’ailleurs d’une tournée d’été avec Roméo Elvis. L’artiste ressent l’envie de faire un projet solo dans le domaine. “Mais j’ai plein d’envies, plein de projets aussi bien en vidéo qu’en musique. Je n’ai pas encore décidé ce à quoi je voulais me consacrer. Mais j’ai de la musique qui traine. J’aimerais bien en faire quelque chose un jour. C’est un secteur qui me fait plus peur parce que c’est plus intime. Si je fais un projet musical, j’ai envie que ça raconte quelque chose de personnel, que ce soit une vraie partie de moi. Cela demande donc une ouverture, au-delà de la technique et de la créativité.”

Alors qu’ils se sont rencontrés “dans les crash barrières des festivals” et trouvaient fou d’avoir une accréditation, Asian Rocky et Cyprien Delire vivent aujourd’hui de leurs collaborations avec des artistes. “C’est incroyable”, concluent-ils.

Asian Rocky et Cyprien Delire nous ont confié leurs DO et leurs DO NOT, à lire ici.

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