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Portrait 4 minutes de lecture

Rocio Berenguer, artiste indisciplinaire

Auteurice de l’article :

Adrien Cornelissen

Au fil de ses expériences, Adrien Cornelissen a développé une expertise sur les problématiques liées aux projets innovants notamment dans la création numérique. Il a collaboré avec une dizaine de magazines français - dont MCD, Usbek & Rica, Nectart, Fisheye ou la Revue AS - et plusieurs établissements culturels comme Stereolux, le festival Scopitone ou HACNUM. Ses écrits analysent principalement les mutations engendrées dans la création contemporaine (conservation du numérique, NFT, IA, VR, écologie, égalité FH, nouvelles économies dans l’art…). Plus d’une centaine d’articles a été publiée depuis 2015. Adrien Cornelissen intervient dans quelques établissements d’enseignement supérieur notamment avec un cours dédié à l’éthique du design.

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Souvent déroutants, les spectacles de Rocio Berenguer explorent la thématique du vivant. Mêlant danse, dispositifs numériques, théâtre, écriture, Rocio Berenguer est à la fois une autrice touche à tout et révoltée. Portrait de cette artiste “indisciplinaire”.

Le travail de Rocio Berenguer projette les enjeux de notre monde contemporain – l’évolution des espaces de liberté individuelle, la place des technologies dans notre quotidien, l’urgence écologique – dans des futurs hypothétiques. Dans son dernier spectacle créé en 2023, THEBADWEEDS (les mauvaises herbes), Rocio Berenguer imagine un groupe de musique mi-humain, mi-végétal. Sur scène, des créatures loufoques vertes et poilues chantent, slament et dansent dans un monde trans-espèce. Les corps de ces êtres sont végétalisés et se nourrissent grâce à une sorte de photosynthèse dont la source énergétique est le soleil. Cela donne déjà une idée de l’esprit libre et déjanté de l’artiste espagnole. “THEBADWEEDS est un spectacle punk. J’y assume mon humour et ma joie. Pour cette proposition, j’ai eu envie de toucher un très large public venu de tous horizons… J’ai mélangé plusieurs langues (ndlr: anglais, français, espagnol) pour un propos le plus inclusif possible”, explique Rocio Berenguer qui conçoit ses œuvres depuis son studio parisien ou dans différents labo partenaires. “ J’adore multiplier les collaborations avec des spécialistes et des scientifiques. J’ai la chance de constater qu’iels répondent souvent à mes questions. Ce sont des personnes d’une générosité extrême qui m’offrent une partie de leur temps, de leur savoir. C’est une des parties que je préfère de mon métier. Ensuite, avec l’accumulation des connaissances, je cherche à créer mon propre point de vue sur les choses. L’objectif est de construire une forme qui soit la plus parlante possible.”

Le corps, la ville et le vivant….

Si cette revendication est prégnante, c’est que le thème que l’artiste explore, celui du vivant et ses corollaires, s’y prête bien. Pendant près de 10 ans, l’artiste a sondé les notions de corps, de nature et de ville. “ On vit dans une culture qui dissocie objet et sujet. Pire encore, le vivant a tendance à devenir un objet à exploiter. Quelle prétention de croire l’être humain comme la forme de vie la plus évoluée sur Terre. Notre environnement s’est urbanisé, il est devenu stérile. Je crois qu’il faut questionner de façon urgente notre rapport au monde”. Et la manière pour Rocio Berenguer de nous interroger est d’adopter une vision prospective. Des futurs possibles, souhaitables ou non. “Donner à avoir le futur responsabilise les actions que l’on entreprend aujourd’hui. La prospective est un levier d’émancipation extrêmement puissant.” Pour cela, l’artiste n’hésite pas à se servir et à détourner des technologies telles que des agents conversationnels (chatbots) que l’on retrouve sur plusieurs spectacles et installations.

Homeostasis (2016), un spectacle de danse flamenco-contemporaine, formalise ainsi son corpus d’œuvres. Sur scène une femme amorce un dialogue avec un ordinateur. Elle souhaite reprogrammer sa structure interne et atteindre une version améliorée d’elle-même. Bugs informatiques et cadences flamenco viennent parasiter le dialogue entre les différents éléments du système : la danse, la vidéo, la parole. Dans Homeostasis, le corps – en tant que sujet ou objet – s’impose déjà comme un thème central. Quelle est la valeur de l’unique, du hasard, de la poésie, du corps ? Quelle place pour l’aléatoire, pour l’accident ? Comment intégrer l’erreur comme parti pris, comme protocole de communication entre le corps et la machine ? Des questions d’autant plus actuelles au regard des débats sur le potentiel créatif des intelligences artificielles génératives comme ChatGPT ou MidJourney. Pour autant l’artiste se défend d’un quelconque opportunisme : “Je n’ai pas de goût pour l’actualité en soi. En revanche, j’ai besoin de comprendre le mouvement du monde. Mes pensées appartiennent au monde dans lequel je me trouve immergée.”

Ergonomics (2018), une conférence dansée où le public participe activement à la chorégraphie, va aller plus loin dans l’objetisation du corps. Cette fiction chorégraphique s’inspire des stratégies du marketing et détourne le discours “disruptif” des start-up. La question au cœur du spectacle – quelles adaptations et quels usages du corps faut-il envisager pour une ville intelligente du futur ? – permet à Rocio Berenguer d’explorer de manière décalée les thématiques contemporaines du corps futur, du corps urbain, de la « Smart City » et les clichés de l’innovation. “Sur ce spectacle, je n’ai pas cherché à plaire, mais à déranger. Quelles conceptions a-t-on de notre corps ? Quelles sont les injonctions qui rendent possible une vision mécanique et utilitariste de nos corps ? Ergonomics est une fiction de l’instrumentalisation absolue du corps, de notre capacité à le faire devenir objet. Ergonomics est un projet qui date de 2018. Maintenant, il est peut-être trop proche de la réalité. Quand la fiction devient finalement la norme, c’est effrayant.”

L’altérité radicale

Depuis quelques mois maintenant, Rocio Berenguer semble ouvrir un nouveau chapitre dans son travail : “Je m’intéresse à l’altérité radicale. C’est-à-dire à la question des rapports entre des corps et d’autres formes de corps. Comment comprendre la différence de l’autre ? Quelle est la limite intelligible à l’altérité ?” THEBADWEEDS (2023) , précédemment mentionnée, s’inscrit entièrement dans ce champ d’étude. Mais c’est surtout G5 (2020) qui va marquer un tournant dans la recherche de l’altérité radicale. Dans ce projet, Rocio Berenguer imagine une réunion inter espèces où les différents règnes du vivant sont invités à négocier ensemble autour des possibilités de leur coexistence. G5, référence ironique aux sommets politiques de type G8 ou G20, rassemble différentes espèces qui se partagent le globe – animale, minérale, végétale, humaine, machine – pour débattre de l’avenir de la planète. Ce projet propose un scénario possible de notre avenir et ouvre le champ des utopies qu’il nous reste à construire. Par exemple, accepter le statut de sujets et reconnaître une personnalité juridique aux êtres vivants non-humains, pourrait être une façon de considérer et respecter les autres formes de vie sur Terre. G5 intègre également deux autres volets complémentaires. Un volet performance, Coexistence, dans lequel un poème est slamé sur une musique co-construite avec une machine. Un volet installation, Lithosys, dans lequel est présenté un système de communication inter espèce mêlant intelligence minérale et machine. “Ma prochaine création va s’inscrire dans la continuité de G5 et de cette recherche sur l’altérité radicale. J’ai envie d’exprimer ma vision d’utopiste.” Une vision qu’il est possible de découvrir lors de la tournée 2023 qui aura lieu dans plusieurs villes européennes.

© Antoine Conjard
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