1
Portrait 5 minutes de lecture

Hicham Berrada, les éléments à l’épreuve du temps

Auteurice de l’article :

Adrien Cornelissen

Au fil de ses expériences, Adrien Cornelissen a développé une expertise sur les problématiques liées aux projets innovants notamment dans la création numérique. Il a collaboré avec une dizaine de magazines français - dont MCD, Usbek & Rica, Nectart, Fisheye ou la Revue AS - et plusieurs établissements culturels comme Stereolux, le festival Scopitone ou HACNUM. Ses écrits analysent principalement les mutations engendrées dans la création contemporaine (conservation du numérique, NFT, IA, VR, écologie, égalité FH, nouvelles économies dans l’art…). Plus d’une centaine d’articles a été publiée depuis 2015. Adrien Cornelissen intervient dans quelques établissements d’enseignement supérieur notamment avec un cours dédié à l’éthique du design.

en savoir plus

Les œuvres créées par Hicham Berrada sont identifiables dès le premier coup d’œil : on y retrouve des béchers, des aquariums ou des vivariums qui accueillent un éventail de formes aléatoires et colorées aux allures d’algues, de coraux ou de roches. Depuis les années 2000, l’artiste explore les réactions chimiques et physiques qui imitent au plus près les mécanismes de la morphogénèse. De la naissance des formes, à leur disparition…

Que ce soit par la vidéo, les arts plastiques ou la performance live, Hicham Berrada a fait du maniement des éléments chimiques son fil conducteur. Dans la performance Présages (2007 à aujourd’hui), on observe l’artiste marocain manipuler et faire tomber divers composants dans un bécher (un contenant en verre utilisé par les chimistes) rempli de solution aqueuse. En quelques instants, un paysage aquatique se dessine. Dans les mondes d’Hicham Berrada apparaissent des formes et des couleurs ahurissantes. Les réactions chimiques et les compositions qui font et se défont sont filmées et projetées en direct pour les spectacteurices présent·es. “Le mouvement m’intéresse mais c’est surtout la naissance des formes qui est au cœur de mon projet artistique. Les formations rocheuses permettent de lire l’histoire des paysages, de comprendre les forces qui ont été à l’œuvre. Je suis ébahi devant les créations de la Nature”, commente Hicham Berrada.

© Hicham Berrada

Cette fascination lui vient en partie de son enfance. “Ma mère est biologiste et mon père pharmacien. Les deux sont captivé·es par l’observation des roches et des espèces végétales. Plus jeune, je me souviens des atlas et des encyclopédies répertoriant les types de roches ou les espèces de champignons…” Quant à son goût pour la chimie et la physique, pas de prédisposition mais des compétences acquises sur le tard, dans un but ultime. “Ces deux disciplines scientifiques font partie de ma méthode. Pour les physiciens, moins d’une vingtaine d’opérations mathématiques expliquent la création de toutes les formes possibles. La chimie et la physique me permettent d’avoir une prise sur le réel, de contrôler la façon dont les formes apparaissent”, explique t-il. 

Un processus de travail savamment pensé 

Ce protocole bien particulier a été précisé lors de sa formation artistique : Olivier de Serres et Beaux Arts à Paris, puis le Fresnoy à Tourcoing. Des années charnières pour Hicham Berrada qui se remémore : Jean-Luc Vilmouth, qui enseignait aux Beaux-Arts poussait les étudiant·es à s’essayer à la performance. Ça m’a marqué. C’est à cette même époque que je me suis orienté vers la vidéo et que j’ai commencé à travailler avec des objets en verre, filmés et projetés en direct. Mes deux ans au Fresnoy m’ont permis de poser un principe : faire de la peinture à partir du médium vidéo.” Rétrospectivement son œuvre Un serpent dans le ciel (2008), un ballon rempli d’hélium et équipé d’un dispositif fumigène, peut être vu comme la validation de son modus operandi. L’artiste détaille son approche, “le ballon est lancé dans le ciel et réalise un dessin éphémère dans le ciel. Mon travail s’appuie sur la méthode suivante. Faire des recherches : combien faut-il d’hélium, la qualité de la fumée, étudier la combustion et comprendre certains paramètres comme l’embouchure du dispositif du fumigène qui rendra le trait épais ou non. Ensuite, une fois le mécanisme enclenché, je n’ai plus la maîtrise de l’œuvre. Je deviens spectateur et je regarde l’œuvre se faire et se défaire.” Hicham Berrada teste de façon individuelle certaines réactions chimiques dans un but d’enregistrer de l’information. Vient ensuite le moment de l’intuition. “J’ai n’ai pas d’image en tête, mais une envie de tempo, de créer un écosystème de matières et de réactions qui pourraient faire paysage.” 

Hicham Berrada, Le Fresnoy © Olivier Anselot

Des mondes hermétiques et des variations de formes

L’un des aspects les plus intéressants dans le travail d’Hicham Berrada est de constater combien l’artiste navigue avec facilité entre des disciplines artistiques. Art pictural ? Installations vivantes ? Vidéos ? Peu importe les acceptions. A chaque fois, un monde hermétique offre sa magie aux visiteur·euses. Dans la dernière version de sa série Présages, la vidéo permet une plongée immersive. L’artiste décrit son dispositif : “Je filme avec des caméras HD qui me permettent de travailler sur des ratios très allongés et de présenter mon travail sur des installations semi-circulaire ou circulaire (ndlr l’une de ces variations étaient présentées lors de la dernière édition du KIKK). Ce sont des installations où j’invite les spectateurices au cœur de l’image, immergé·es dans une nature.” Dans Mesk Ellil (créé en 2015 et présenté à l’Institut du Monde Arabe à Paris jusqu’en mars 2024), un ensemble de 7 terrariums en verre teinté est agencé dans une pièce. Ces jardins sous vides accueillent une même espèce de plante : la Cestrum nocturnum. Sa particularité ? Ce n’est que la nuit que ses fleurs étoilées d’un blanc verdâtre s’ouvrent. Le dispositif d’Hicham Berrada inverse le processus jour et nuit et permet aux spectateurices de jouir du rare spectacle de l’épanouissement des fleurs libérant un parfum de jasmin et de tilleul, l’un des arômes les plus puissants du règne végétal. “J’aime réaliser une œuvre qui vit en décalage avec notre monde. Ici les fleurs nocturnes vivent une vie à rebours”, s’amuse l’artiste. 

Un travail sur le temps 

En réalité, plusieurs travaux d’Hicham Berrada peuvent aussi être analysés sous le prisme du temps. Lui-même l’avoue un peu : “L’idée de ralentir, celle de prendre le temps, me plaisent. Mon travail propose quelque chose de lent et contemplatif comme lorsqu’on regarde un paysage. Alors que dans nos sociétés, l’attention est un effort. La nature a son propre rythme, les formes qu’elle crée ont besoin de temps pour être faites. Finalement, le temps est peut-être l’une des seules choses sur laquelle l’être humain n’a pas d’action.” Sans doute vrai. Sauf dans les mondes imaginés par Hicham Berrada car c’est précisément sur cette échelle de temps que plusieurs de ses œuvres s’appuient. Masse et Martyr présentée en 2017 au Château de Versailles, consiste à plonger des sculptures en bronze dans des aquariums soumis à un faible courant électrique. L’électrolyse a pour effet de corroder les bronzes et d’accélérer leur décomposition. Lentement, des volutes de fumée se détachent. Elles dérivent dans l’eau et recouvrent les bronzes d’une couche duveteuse avant de former un tapis nuageux au fond de la cuve. Hicham Berrada résume l’effet escompté. “Ce procédé est un vieillissement accéléré : le bronze est dissous en 6 mois à la place de 10 000 ans.” 

Le rapport au temps est abordé d’une autre manière dans la série Permutations et Cartes mères. Ici, il utilise des objets manufacturés – des composants électroniques et des circuits imprimés – qu’il fait revenir à leur état d’élément de base à travers lesquels l’artiste joue sur la notion de temps inversé. “Notre monde numérique immatériel repose sur des objets finalement matériels. L’humain s’est approprié des éléments pour les transformer. Moi je fais le contraire : par électrolyse, mon dispositif dissocie les éléments, le cuivre, l’étain. Ils reviennent à leur état d’origine. J’aime voir un processeur qui se délite et fume sous l’eau. J’ai l’impression d’avoir une image qui colle bien à notre société”, commente l’artiste représenté par le galeriste Kamel Mennour. Faut-il y voir là une allégorie de l’avenir de l’humanité ? Peut-être bien à l’entendre laisser échapper un “Rien n’est éternel sur Terre.” Cela vaut bien autant pour ses œuvres, même si à coup sûr, elles s’inscriront durablement dans l’histoire de l’Art.

Appel à projet

Une histoire, des projets ou une idée à partager ?

Proposez votre contenu sur kingkong.

Partager cet article sur

à découvrir aussi