Créativité numérique en Wallonie et à Bruxelles : derrière la vitrine de l’innovation, les inégalités de genre persistent
Auteurice de l’article :
Jeu vidéo, XR, IA, narration interactive, podcast, médias digitaux, fonds d’investissement spécialisés… En Wallonie et à Bruxelles, la créativité numérique s’affirme comme un secteur culturel et économique stratégique. Mais derrière la croissance et la visibilité internationale, les inégalités de genre persistent. Accès au capital, précarité, violences, manque de reconnaissance et isolement freinent encore les carrières féminines. À partir des témoignages de onze professionnelles actives dans l’écosystème, ce dossier dresse un état des lieux lucide en 2026 et identifie des pistes de solution pour transformer durablement le secteur.
La créativité numérique avance vite en Wallonie et à Bruxelles. Les projets se multiplient, les dispositifs publics s’intéressent davantage au secteur, les communautés se structurent. Mais à l’intérieur de cette dynamique, les mêmes écarts persistent. Ils se voient dans les parcours d’accès aux métiers, les statuts, les réseaux, le financement, les violences, la façon dont la légitimité est distribuée. Et ce sont souvent les mêmes profils qui paient le prix de cette friction, en particulier les femmes et, plus largement, les personnes minorisées de genre, surtout quand s’ajoutent la précarité, le manque de capital social, ou des enjeux de santé ou culturels.
Le premier mur, c’est l’accès
“C’est un écosystème dynamique, jeune, agile… mais encore morcelé”, décrit Marine Haverland, cofondatrice de fomo.scene et active dans les creative tech à Bruxelles. “On n’est pas encore au stade d’une industrie structurée.” Cette jeunesse fait sa force. Elle permet collaboration et souplesse. “On est plus dans la coopétition que dans la compétition”, ajoute-t-elle. Mais elle rend aussi l’accès fragile, notamment pour les femmes.

Les chiffres confirment ce déséquilibre. En 2024, la part de femmes parmi les diplômé·es en TIC dans les universités et hautes écoles n’atteint que 13,7%. Et dans les professions TIC, métier en pénurie dit “critique” par le Forem, les femmes représentent 22,4% en 2024, une progression réelle mais insuffisante face à l’ampleur de l’écart. Dans l’entrepreneuriat du numérique, la proportion de femmes passe de 12% à 13% entre 2017 et 2023.
Dans les secteurs très technologiques comme la VR (réalité virtuelle) ou le gaming, Marine Haverland observe une double barrière. “La VR, c’est à la fois tech et cinéma. Deux industries historiquement masculines.” Résultat : studios majoritairement dirigés par des hommes, environnements très masculinisés, sentiment d’illégitimité accru.
Sur le papier, la créativité numérique a un avantage. Elle peut sembler plus accessible que d’autres secteurs, plus ouverte à l’autodidaxie, aux communautés, aux trajectoires non linéaires. Pauline Marlière, narrative designer dans le jeu vidéo, raconte un parcours fait de cinéma d’animation, de conférences écoutées en autodidacte, de game jams, puis de bascule vers le gaming. “J’ai commencé par faire des études de cinéma d’animation… et pendant mon master, je me suis intéressée aux jeux vidéo”, explique-t-elle.

Cette porosité est réelle. Mais l’entrée n’est pas neutre. Parce que l’accès à un premier projet, à une première opportunité, à une première équipe solide, dépend encore fortement de cercles relationnels, d’une crédibilité accordée, d’une capacité à tenir financièrement dans la durée.
Du côté de l’investissement, l’écart est encore plus frappant. Selon le rapport européen sur le Gender Investment Gap, moins de 2-3% des capitaux à risque vont à des équipes exclusivement féminines.
Leen Segers, investisseuse et cofondatrice de Women in industries of tomorrow, explique les mécanismes sous-jacents. “Le premier obstacle, c’est trouver un·e cofondateurice technique. Les CTO choisissent souvent des personnes qui leur ressemblent. Ce n’est pas toujours conscient. Mais si dix hommes les sollicitent et une femme, ils choisiront plus facilement un homme.”

Même logique côté investisseurs. “Dans les premières phases, on n’a pas encore de chiffres solides. On investit sur intuition. Et l’intuition favorise la ressemblance.” Ce biais inconscient fait perdre du temps. Et dans la tech, “le temps est la ressource la plus précieuse”.
Précarité, statut et réalités invisibles
Entrer dans l’écosystème est une chose. Y durer en est une autre. “On ne peut pas être entrepreneuse et précaire”, affirme Marine Haverland. “Il faut une trésorerie minimale. Si un·e client·e paie en retard et que vous devez payer la TVA, tout peut s’effondrer.”
Or les femmes sont statistiquement plus exposées à la précarité et à la charge domestique. “Les tâches ménagères et la gestion des enfants restent majoritairement féminines. Et ça a un impact direct sur la capacité à entreprendre”, rappelle-t-elle.
Pour Pauline Marlière, la question du statut est centrale. Atteinte de lipœdème et de lymphœdème, elle a quitté le statut d’indépendante pour celui de travailleuse des arts. “Le régime des indépendant·es n’est pas adapté aux maladies chroniques.”
Son parcours illustre la fragilité du secteur. Après avoir cofondé un studio VR, elle se spécialise dans la narration. “Tout s’est arrangé le jour où j’ai augmenté mon tarif journalier. Les personnes sérieuses sont restées.” Avant cela, elle acceptait des compromis financiers par manque de légitimité. Moins de demandes floues, moins de réunions interminables, plus de client·es sérieux·ses. Pour elle, le “step” devient possible après des nominations et récompenses, quand “mon nom vaut quelque chose”. Là encore, une réalité se dessine. Pour être payée correctement, il faut souvent déjà être reconnue. Et pour être reconnue, il faut du temps et des opportunités, donc de la marge. “On se dévalorise parce qu’on a intégré l’idée qu’on doit faire nos preuves en permanence. C’est le combat d’une vie de se sentir légitime.”
Catégorisée “femme”
Et cela commence dès les premières opportunités professionnelles. Sophie Schiaratura, Chief Product Officer chez Maracas Studio, raconte une scène au début de sa carrière. Un éditeur serre la main de toute l’équipe puis, arrivé à elle, “il ne me serre pas la main et il me demande d’aller lui faire un café”. Elle ne dit rien sur le moment, choquée. Un collègue rattrape. Mais l’épisode reste. Il dit quelque chose de la place assignée aux femmes.

Elle ajoute aussi une autre forme de biais, plus insidieuse, dans l’espace médiatique. Invitée pour parler d’économie du jeu vidéo, elle se retrouve cantonnée à des questions sur “être une femme dans le jeu vidéo”. Elle ne refuse pas ces sujets, elle dit même leur importance quand ils sont annoncés comme tels. Ce qu’elle dénonce, c’est le glissement. Et le fait que l’expertise économique soit supposée moins “naturelle” chez elle que chez les hommes du plateau.
Salwa Boujour, journaliste multimédia, a également connu des discriminations à cause de son foulard. “On m’a déjà dit : porter le foulard, c’est comme porter un t-shirt du Vlaams Belang. C’est hyper violent de faire une comparaison de la sorte.” Ses origines ont été aussi sources de dénigrement lors de négociations de contrats ou de tarifs de piges. “Tu marchanderas plus tard, on n’est pas au souk.” Voilà ce qu’on lui a répondu, “alors que la négociation est une compétence professionnelle, au point que de vieux hommes blancs sont payés des milliers d’euros pour en parler en conférence”. Elle cite encore toutes les attaques que subissent directement les médias, notamment de certains partis politiques.

Pauline Marlière, de son côté, met un mot sur un sujet que beaucoup évitent de documenter publiquement, par peur de représailles. Elle parle de “harceleurs qui harcèlent sexuellement des jeunes entrepreneuses”, et d’une impuissance structurelle. Parce qu'”ils ont les moyens de payer des avocats” et que le risque de procédures en diffamation bloque les prises de parole. “Alors, certaines quittent la Belgique.”
Ce type de récit éclaire un point central. Les violences ne sont pas seulement des accidents individuels. Elles peuvent devenir des facteurs macro de fuite des talents. Elles s’ajoutent à la précarité et au manque de financements. Elles accélèrent les abandons. Elles rétrécissent l’écosystème.
Le numérique, espace d’opportunités et d’inégalités
La créativité numérique offre pourtant des espaces d’émancipation. Podcast, jeu indépendant, médias digitaux permettent de contourner certains circuits traditionnels. Mais ces espaces ne sont pas neutres. Marie du Chastel, directrice artistique du KIKK et cofondatrice d’ikii, évoque le male gaze technologique. “La plupart des technologies sont développées par des hommes occidentaux ou chinois. Elles ne sont pas pensées depuis une perspective féminine ou queer.” Elle cite des exemples concrets. “Les premiers casques de réalité virtuelle n’étaient pas adaptés aux crânes féminins. La Kinect ne reconnaissait pas les peaux foncées.”

Les plateformes numériques amplifient ces biais. “Leur objectif est commercial. Ce qui génère du clic et de la polémique est favorisé. Elles ne sont pas conçues pour soutenir la diversité.” Elles renforcent aussi des bulles de contenu, qui enferment les personnes dans des visions biaisées du monde.
Face à ça, le rôle d’un festival et d’un écosystème culturel devient politique au sens noble. Marie du Chastel explique que le KIKK travaille déjà l’équité de programmation, l’attention aux slots, aux scènes, aux highlights, et la mise en avant de femmes sur les espaces visibles. Pas pour cocher une case, mais parce que la scène fabrique du réel. Et parce que la culture peut dire tout haut ce que d’autres secteurs préfèrent chuchoter.
Les communautés pour déconstruire les biais
Delphine Jenart, coordinatrice de wake! by Digital Wallonia, insiste sur le rôle des communautés. “Les écosystèmes doivent devenir des plateformes d’encapacitation. On doit écouter les problématiques du terrain et transformer ces freins en opportunités entrepreneuriales.” Elle évoque la nécessité de déconstruire les représentations de la tech. “Les images mainstream de l’intelligence artificielle sont froides, masculines, désincarnées. Si on veut attirer plus de femmes, il faut proposer d’autres narrations.” Elle cite en exemple Better Images of AI, un collectif qui propose d’autres images de l’intelligence artificielle que les visuels mainstream bleu et humanoïdes. Son idée est simple. Les images dominantes n’invitent pas tout le monde à se projeter. Elles laissent des personnes “au bord du chemin”. Changer les représentations, c’est changer les seuils d’entrée.


Pour Salwa Boujour, la question est aussi celle de la visibilité des femmes racisées. “Il faut des espaces sécurisés pour apprendre à prendre la parole. La représentation compte.” C’est d’ailleurs pour ça qu’elle est devenue journaliste. “Je me disais que la seule façon d’avoir un impact sur les représentations, c’est d’être soi-même quelqu’un qui en crée.” C’est en ce sens qu’est née l’Association pour la Diversité et l’Inclusion dans les Médias (ADIM). “L’idée était de créer un cadre qui soit “empouvoirant” et qui puisse vraiment connecter toutes ces femmes.”




Des formations en non-mixité
C’est la voie de la non-mixité qu’a choisi d’emprunter Interface3. Centre de formation continue, Interface3 s’est donné pour mission de favoriser l’accès des femmes aux métiers IT, techniques et logistiques ou à des fonctions administratives et commerciales transformées par la technologie informatique. “Les représentations font qu’elles ont souvent l’impression que ce sont des métiers d’hommes. Nous, notre communication est ciblée “femmes”. Les intitulés de fonction sont au féminin. Sur nos flyers, ce sont des photos de femmes… Elles voient ça et se disent : “ah mais en fait, moi aussi, je peux y aller””, affirme Jennifer Dejond, directrice adjointe d’Interface3.

La non-mixité, selon elle, a de nombreux effets bénéfiques sur les femmes formées. “Elles sont là pour la même chose et se soutiennent. Elles sont obligées d’assumer tous les rôles, y compris celui de leader. Elles prennent donc confiance en elles, osent poser des questions, prendre leur place.” Jennifer observe cependant que l’entrepreneuriat n’est pas souvent la finalité. “Elles sont plutôt à la recherche de stabilité.”
“On devrait enseigner la création d’entreprise dès le secondaire”, estime Marine Haverland. “Moi, je n’ai jamais eu de cours de business. Pourtant, c’est passionnant.” Et qui sait, cela rendrait peut-être l’entrepreneuriat envisageable pour certaines.
Apprendre à lire le monde, pas seulement à utiliser des outils
Les médias. La pédagogie. La citoyenneté. Autant d’éléments importants selon Cassi Henaff. Elle a créé Tapage Studio et forme, notamment via TechnoFutur TIC, sur le podcast, la vidéo, les cyberviolences, la cybersécurité, l’éducation aux médias. Elle l’affirme sans détour. “Les médias, c’est un pouvoir.” Et ce pouvoir est trop peu enseigné, trop peu compris, trop souvent confondu avec du simple divertissement.

Pour Cassi, le cœur du problème est là. On n’éduque pas assez à l’esprit critique, aux mécanismes d’influence, aux stéréotypes qui s’accumulent jusqu’à devenir inconscients. Consentement, représentations, rivalités entre femmes, corps, racisme, validisme. “C’est la répétition qui fait que t’as plein de stéréotypes… et ça devient inconscient.”
D’autant que le manque de parité est évident au sein même des médias. “D’après les informations partagées par l’Association des Journalistes Professionnel·les, on atteindra la parité dans les médias en 2064, au rythme auquel on va aujourd’hui”, explique Salwa Boujour. “Ce sont souvent des femmes blanches hétérosexuelles à qui on va donner des places, et pas tellement des femmes racisées, ou des femmes en situation de handicap visible ou invisible, ou des femmes LGBTQIA+, ou des femmes qui peuvent aussi cumuler tout ça… On parle de la féminisation du métier, mais en fait, c’est une féminisation qui est un peu un écran de fumée.”




La bascule, à 12 ans
Cette lecture rejoint la question du genre dans la tech. Car avant même de parler d’orientation, il faut comprendre comment se fabriquent les croyances. Selon Cassi Henaff, ça doit passer par l’éducation, et même par une forme d’obligation collective. Intégrer ces contenus dans les parcours scolaires, pas les reléguer à une heure symbolique ou à des animations ponctuelles.
Elle observe aussi un moment charnière. En primaire, certaines filles se sentent légitimes, répondent, s’affirment. Puis l’adolescence arrive avec ses normes de groupe, ses pressions, ses codes, et la confiance se fissure. Cassi parle d’un effritement progressif, qui finit par produire des filières très genrées. Un élément sur lequel insiste aussi Julie Henry, docteure en informatique, cheffe de projet STEAM à l’UNamur, experte en didactique de l’informatique et des TIC. L’intérêt pour les sciences ne diffère pas fortement avant 12 ans. Elle observe même souvent 50% de filles dans ses stages avant cet âge. Puis l’intérêt décroît “entre 12 et 15”.

La solution, pour elle, commence tôt. Mais pas n’importe comment. Avec des enseignant·es formé·es, passionné·es, curieux·ses. Elle le martèle. L’informatique doit être enseignée par des informaticien·nes, comme la chimie par des chimistes. Parce que la passion et la curiosité se transmettent. Parce qu’un “mauvais prof” peut fermer une porte pour longtemps. Et parce que le numérique n’est pas un petit module neutre qu’on refourgue à qui perd des heures.
Sur l’inclusion, son regard est rude, parce qu’il est vécu. Julie Henry décrit des étudiantes internationales qui arrivent avec confiance, puis découvrent la solitude d’auditoires très masculins. Certaines s’imposent, d’autres se lissent, se rendent “discrètes”, parfois jusqu’à se retirer. Elle évoque aussi un paradoxe cruel. Certaines étudiantes ne veulent pas d’espaces dédiés, car elles y voient une stigmatisation.

Son plaidoyer pour des espaces non mixtes, ponctuels, est pragmatique. Non pas pour enfermer, mais pour permettre l’empowerment. “Quand tu te retrouves rien qu’entre filles, tu oses prendre une autre place.” À condition, ajoute-t-elle, de former aussi les adultes et les institutions, car les biais sont partout. Dans la façon dont on donne la parole, dans ce qu’on tolère, dans ce qu’on félicite, dans ce qu’on attend.
Former et accompagner autrement
Du côté de l’accompagnement entrepreneurial, Sophie Schiaratura, Chief Product Officer chez Maracas Studio, insiste sur un renversement de perspective qu’elle martèle aussi dans ses activités chez Azimut Entreprendre. “Votre projet, ce n’est pas de faire un jeu vidéo. Votre projet, c’est de monter un studio.” Elle décrit un accompagnement très concret, avec plusieurs jeux à développer pendant le parcours, une sortie sur Steam, un apprentissage de la mise en marché, jusqu’à une démo d’un projet long terme. L’objectif est l’autonomie.











Cette autonomie, on la retrouve chez Interface3. Chaque année, 200 femmes demandeuses d’emploi y suivent des formations qualifiantes. “Je vois que ce qu’on fait a du sens, explique Jennifer Dejond, directrice adjointe d’Interface3. On a envie de travailler avec les entreprises sur un changement de mentalité. Une fois qu’elles engagent des femmes formées chez nous, elles voient qu’elles sont compétentes, motivées, qu’elles apprennent vite. Notre idée, c’est de former des femmes, mais aussi qu’elles s’insèrent durablement”.
Réseaux et capital, le nerf de la guerre
Revenons à l’argent. Pour Leen Segers, la clé de l’entrepreneuriat réside dans les premiers financements. “Plusieurs pays européens ont des fonds pré-seed dédiés aux femmes. Sauf la Belgique.” Elle insiste sur l’effet générationnel. “Si on investit maintenant dans des fondatrices ambitieuses, elles réinvestiront demain dans d’autres femmes. C’est exponentiel. Mais si on attend, on aggrave le retard.”
Elle observe aussi que les décisions d’investissement ont souvent lieu dans des réseaux informels masculins. “Beaucoup de décisions se prennent au golf, à vélo, lors d’activités entre hommes. Les femmes n’ont pas accès à ces cercles.” Son conseil est clair. “Construisez un réseau local et international. Cherchez des rôles modèles féminins. Demandez de l’aide. Les femmes qui ont traversé ces difficultés veulent aider la génération suivante.”
Aider les générations suivantes et favoriser le bien-être au travail, c’est ce que Sophie Schiaratura et ses associés tentent de faire au sein de Maracas Studio, via la culture d’entreprise. Elle décrit un rôle qui dépasse la fiche de poste. One to one mensuels, attention à la charge mentale, flexibilité des horaires, adaptation au cas par cas. Son objectif, dit-elle, c’est que les personnes “se réalisent”, y compris si Maracas n’est “qu’une passerelle” vers leur propre studio. La bienveillance, ici, n’est pas un supplément d’âme marketing. C’est un choix d’organisation.

Un campus, des programmes, une stratégie de terrain
Évidemment, on ne pouvait pas écrire cet article sans évoquer le rôle des incubateurs. Depuis septembre 2025, Ninon Maquet a rejoint BeCentral, le campus digital installé au cœur de la Gare Centrale de Bruxelles, comme Head of Programs.

Elle insiste sur la logique de communauté et de coopération. “Comment toustes ensemble, en combinant nos compétences, nos publics, nos expertises, on peut travailler mieux et aider davantage.” Dans les chiffres, l’ambition se voit aussi. BeCentral compte 56 organisations résidentes en février 2026, soit environ 1000 personnes dans les locaux. L’écosystème est dense, vivant, traversé par des écoles, des startups, des ONG. Et au milieu, un programme devient révélateur. We Are Founders, incubateur de neuf mois en trois phases, de l’idée au produit minimum viable, du go to market à la structuration légale et financière. Un parcours cadré, exigeant, qui fait intervenir entrepreneur·euses, expert·es, cabinets spécialisés, jurys “composés de membres de l’écosystème”.











Sur la question du genre, Ninon Maquet avance avec prudence, chiffres à l’appui. Dans la cohorte actuelle, la part de femmes est au dessus de 40%. 46% en phase 1, 43% en phase 2. Une performance relative, dans un secteur où la moyenne reste plus basse. Elle pointe un élément structurant. Le programme accompagne des projets technologiques mais reste généraliste sur les secteurs. Ce choix ouvre la porte à des projets qui, sinon, se sentent exclus de la tech “pure”.
Elle observe aussi des tendances sans les figer. Des projets portés par des femmes plus souvent liés au care, au social, à l’expérience vécue. Et parfois un besoin de réassurance plus fort, “compensé par un travail plus rigoureux”, une exigence et une écoute des retours qui deviennent une force d’exécution.
La normalisation passe aussi par une semaine événementielle devenue signature, “The Future of Tech is Female”. Organisée par des femmes, pensée par des femmes, portée par des femmes, mais ouverte à tout le monde. “Les gens viennent pour les sujets”, explique Ninon Maquet. Et le simple fait d’avoir un panel entièrement féminin, face à une salle mixte, devient un acte de sensibilisation sans sermon.
Et maintenant ?
L’écosystème bouge. Il s’organise. Il gagne en visibilité. Il attire. Il forme. Il crée. Et malgré tout, l’optimisme persiste. “Je suis optimiste. Sinon, j’arrête”, confie Marine Haverland. “Les femmes ambitieuses existent. Elles ne doivent pas être stoppées par des biais hérités du Moyen Âge”, affirme Leen Segers. “Personne ne va le faire pour nous. Il faut s’entraider”, insiste Pauline Marlière. Julie Henry, elle, grince tout de même des dents, affirmant trouver dans des articles datant des années 2010 “les mêmes chiffres que maintenant”. Selon elle, “on fait des choses, mais pas aux bons endroits”.

L’écosystème créatif numérique en Wallonie et à Bruxelles ne manque ni de talent, ni d’idées, ni d’audace. Ce qui manque encore, ce sont des structures adaptées aux réalités féminines, des financements équitables dès l’amorçage, des espaces sécurisés et une reconnaissance économique pleine et entière des métiers créatifs numériques. Construire un secteur inclusif n’est pas une question d’image. C’est une stratégie économique et démocratique. Parce qu’un écosystème qui exclut la moitié des regards se prive de la moitié des imaginaires. Et dans la créativité numérique, l’imaginaire est la première ressource stratégique.
Une histoire, des projets ou une idée à partager ?
Proposez votre contenu sur kingkong.
