Grande Région Créative : cinq territoires, une circulation commune d’idées et de créativité
Auteurice de l’article :
Entre Wallonie, Luxembourg, Grand Est en France, Sarre et Rhénanie-Palatinat en Allemagne, un mouvement informel relie depuis 2025 les écosystèmes de la créativité numérique. Ni cluster, ni ONG, ni programme européen : la Grande Région Créative se construit à rebours en partant du terrain et des rencontres. Enquête auprès des têtes de réseau qui la portent, et des pépites qui pourraient bien en devenir les meilleures ambassadrices.
Cinq territoires, trois langues, plusieurs systèmes politiques et pourtant, une histoire commune qui remonte bien avant les traités européens. C’est ici, sur cet espace à cheval sur la Wallonie, le Grand Est et la Lorraine, le Grand-Duché de Luxembourg, la Sarre et la Rhénanie-Palatinat, que l’invention de l’imprimerie a bouleversé la circulation des idées à la Renaissance. C’est ici que le Mundaneum à Mons, a posé les fondations de la société de l’information avant l’heure. C’est ici aussi que se sont négociés les premiers pas de la construction européenne, des accords de la Communauté européenne du charbon et de l’acier jusqu’à Schengen. Des idées, de la créativité, et en fil rouge, leur libre circulation.
“On est sur un carrefour de passages”, résume Sébastien Nahon, manager du Media Innovation & Intelligibility Lab (MIIL) de l’UCLouvain et l’un des membres fondateurs de la Grande Région créative. Il y voit une spécificité rare : quatre cultures qui ont toujours échangé sans que la nécessité de travailler ensemble n’ait jamais été vraiment formulée. “Il y a une espèce de sentiment inconscient qu’on a quelque chose à faire ensemble”, explique-t-il, à la différence d’un axe comme Bruxelles-Paris où la relation coule de source et se déclare d’elle-même.
Des pépites disséminées, en quête d’un fil
Car le terreau existait déjà, disséminé. En quelques années, chaque territoire a vu émerger ses propres lieux et rendez-vous de la créativité numérique et immersive : le 1535° à Differdange et Spektrum à Rumelange (Luxembourg), Dock11 à Sarrebrück, Bliiida et le festival Constellations à Metz, le pavillon immersif luxembourgeois, le Pavillon du KIKK, le Forge Videomapping Festival à Völklinger Hütte en Sarre, Mons en Lumière, le Mainz Licht Festival, le KIKK lui-même, La Grand Poste à Liège, les programmes Interreg “Grace” et “CinEuro Film Lab”, des centres de recherche comme K8 en Sarre sur l’esthétique numérique, le MIIL de l’UCLouvain ou le Click de l’UMons sur les interactions humain-machine, des compagnies mêlant danse et technologie comme Ultreïa en Grand Est ou Okus Lab en Wallonie, jusqu’à la convention “Serious Play Europe” à Mayence en Rhénanie Palatinat, siège aussi de la chaîne publique allemande ZDF. Autant de pépites qui stimulent chacune leur écosystème, sans forcément se connaître entre elles.
Une dynamique née d’une rencontre, pas d’un cahier des charges
L’histoire démarre en 2024. Delphine Jenart anime alors wake! by Digital Wallonia, la mission confiée au KIKK par la Wallonie pour fédérer les entreprises de la créativité numérique. Sur le terrain, un constat s’impose : les structures du secteur, souvent des indépendant·es ou de toutes petites entreprises, n’ont souvent ni les moyens ni la taille critique pour viser d’emblée des marchés lointains à l’export. “Réfléchissez déjà à comment aller au Japon, aux États-Unis ou en Corée. Par contre, l’Allemagne et le Luxembourg, c’est déjà l’international”, résume-t-elle. Le transfrontalier apparaît comme un premier palier d’internationalisation.







II faudra attendre octobre 2025 et la présidence wallonne du Sommet de la Grande Région pour qu’une délégation d’une quinzaine de représentant·es des cinq régions atterrisse au KIKK festival en collaboration avec l’Agence wallonne à l’Exportation. S’y tient alors un panel où l’idée d’un hub de la créativité numérique en Grande Région fait immédiatement consensus. Quelques mois plus tard, wake! sera mandaté par le Ministre-Président wallon pour poser les fondations de la Grande Région Créative.
Le mouvement n’a ni statut juridique ni budget dédié : “Ce n’est pas une ASBL, ce n’est pas un cluster, ce n’est pas institutionnalisé, c’est un mouvement”, insiste Delphine Jenart, qui parle d’une construction “par capillarité”. Autour de wake!/KIKK se retrouvent Hitt XR Wallonia côté wallon, le 1535° Creative Hub de Differdange côté luxembourgeois, la Région Grand Est côté français, ainsi que K8 Institut für strategische Ästhetik gGmbH en Sarre et le Film und Medienforum en Rhénanie-Palatinat côté allemand, rapidement rejoints par Dock 11 Saarland et le Ministère de la Communauté germanophone de Belgique – département culture.
“La nouveauté de Grande Région créative est d’installer une coopération véritablement multilatérale entre les cinq versants du territoire pour nos industries et secteurs créatifs”, poursuit Delphine Jenart. “Là où les collaborations restent souvent bilatérales et sectorielles, l’objectif est de faire converger acteurs technologiques, créatifs, culturels, académiques et économiques autour d’une ambition partagée pour faire émerger un marché créatif mais aussi une nouvelle zone de coopération capable de produire des projets, des compétences et des récits communs.”
8 structures, 4 pays et autant de façons de faire de la créativité une économie
Ce qui frappe à en croire le noyau de pilotage, c’est la diversité des statuts de ses membres: une collectivité territoriale à côté d’opérateurices de terrain, du secteur privé à côté d’agences mandatées par des gouvernements.
Au Luxembourg, le 1535° Creative Hub de Differdange est né d’un pari politique : transformer d’anciens bâtiments industriels d’ArcelorMittal, sur 16 000 m², en un lieu à coût modéré pour une industrie créative encore balbutiante. “Le pari qui était en 10, 15 ans, a vraiment réussi”, constate Kristian Horsburgh, qui dirige aujourd’hui le lieu. 80 entités y sont hébergées, environ 480 emplois y sont retenus, à comparer aux 750 que retient encore ArcelorMittal juste à côté. Il définit l’industrie créative comme “une industrie avec impact économique qui produit de la propriété intellectuelle”, une définition volontairement large qui inclut designers, codeurs et architectes autant que plasticienne·nes.







En Sarre, Dock11 joue un rôle comparable à celui de wake! : mandatée par le ministère de l’économie régional, elle a fait le choix, dès le départ, de miser sur l’édition de contenus (média en ligne, podcast, vidéo) plutôt que sur le conseil individuel classique. “Raconter la même histoire trois fois par jour n’est pas vraiment efficace”, résume son directeur Lars Potyka, ancien lobbyiste de l’industrie musicale indépendante à Berlin. Sur la Grande Région, il pose un diagnostic sans détour : depuis huit ou dix ans, les tentatives de rapprochement transfrontalier n’ont jamais vraiment pris. Il veut croire que cette fois, les conditions sont enfin réunies.
En Grand Est, c’est d’abord via les programmes Interreg que Marion Gravoulet, chargée de mission audiovisuel et cinéma à la Région, a structuré la coopération transfrontalière, à travers le dispositif CinEuro Film Lab. Né du cinéma, le programme a vu l’immersif s’y ajouter au fil de l’eau, “j’avoue qu’on a un peu tordu le bras des fois”, reconnaît-elle. La Grande Région créative renverse la logique : l’immersif y est l’ADN même du projet, dès l’origine. Le Grand Est y apporte notamment les RICCI (Rencontres internationales de la culture, de la connaissance et de l’immersif), rendez-vous professionnel itinérant lancé en 2021 à Metz, avant Épinal puis un nouveau territoire en 2027, pensé pour connecter des scènes régionales mal reliées entre elles. Elle cite un exemple de cette circulation : : Oto’s Planet, œuvre de réalité virtuelle sur l’écologie, portée par un créatif lorrain installé au 1535° au Luxembourg qui a tenu à associer un compositeur lorrain. Une œuvre qui a depuis beaucoup tourné dans le monde.
Sébastien Nahon, “le territoire comme médium“
Au sein du comité de pilotage, Sébastien Nahon occupe une place presque prospective. Le MIIL qu’il coordonne est un media lab interdisciplinaire de l’UCLouvain, qui analyse les usages des nouvelles technologies en intégrant dès la conception leurs premier·es utilisateurices. Le laboratoire travaille sur deux pôles : les expériences immersives et interactives, et l’intelligibilité de grands corpus de données multimodales, texte, image, son, vidéo, par exemple pour rendre plus accessibles des fonds d’archives publiques.


Son rôle dans la Grande Région Créative, c’est de tracer une vision. Concrètement, il s’agit de donner un cadre territorial qui mette en lien les projets, et de mettre en lumière un patrimoine historique et une créativité spontanée restés largement invisibles. Sébastien Nahon se revendique “interrégionaliste convaincu” : à ses yeux, ce maillage micro-local est une condition nécessaire pour construire une Europe souveraine. Quand de grandes métropoles n’ont jamais besoin de justifier leurs liens, de petites régions comme le Luxembourg belge, longtemps oubliées, ont tout à gagner à retisser ces proximités.
Sa projection tient en une phrase : “Le territoire deviendra un médium”. Il l’illustre par des exemples déjà existants ailleurs : un parcours en réalité augmentée dans les souterrains berlinois racontant la Résistance, ou un podcast immersif faisant entendre, dans les rues de Paris, les événements de la Shoah. L’idée : superposer au territoire une couche numérique, culturelle et créative, qui valorise un patrimoine matériel et immatériel encore peu exploité.
Les défis d’un écosystème encore en construction
La langue, d’abord, moins un mur qu’une friction. Marion Gravoulet et Sébastien Nahon parlent toustes deux d’un besoin de “traduction” qui dépasse la langue : s’entendre sur ce que recouvrent des mots comme “créatif”, “culture” ou “industrie”, dont la définition varie d’un pays à l’autre et sur laquelle le cadre européen peut aider.
Le financement, ensuite. Kristian Horsburgh milite pour que la recherche et développement, l’innovation artistique soient reconnues au même titre que celles des entreprises classiques, regrettant que les critères d’éligibilité des aides publiques soient inadaptés aux réalités du secteur créatif. Élargir notre superficie de financements européens dédiés aux industries créatives est aussi un enjeu: la Wallonie peut mieux faire selon Delphine Jenart, d’où la motivation d’investir dans une plateforme de partenaires sur laquelle s’appuyer comme la Grande Région créative.
Le temps et la complexité, aussi. Marion Gravoulet évoque un manque de temps chronique chez les créateurices, tiraillé·es entre travail artistique et recherche de financements, d’où l’ambition de la Région de jouer les facilitateurices. Sébastien Nahon assume le corollaire de l’interdisciplinarité qu’il défend : mêler des cultures professionnelles différentes ralentit les projets, “ce qui pourrait prendre six mois va prendre un an”, mais il y voit un investissement nécessaire pour des productions plus robustes.
La cartographie, enfin, s’impose comme le chantier prioritaire et consensuel. “On ne parle bien que de ce qu’on connaît”: Delphine et Kristian en ont fait la première brique concrète de GRC, avec l’ambition d’y intégrer un volet participatif et médiatique. Marion Gravoulet y ajoute une dimension pratique : mieux coordonner les agendas des rendez-vous professionnels du territoire pour maximaliser les opportunités de rencontre des professionnels en Grande Région.
Des pépites déjà en mouvement
À Strasbourg, Random Bazar incarne, à son échelle, ce que la coopération peut produire. Basée au Shadok à Strasbourg, la structure fondée par Henri Morawski, Antoine Herren et Ange Capron défend le jeu vidéo comme art populaire à part entière, à travers un label de jeux vidéo alternatifs, des conférences participatives et des ateliers de médiation. Loin des superproductions, Random Bazar cultive une approche volontairement low-tech et ludique, un “cabinet de curiosités pop” qui promeut le jeu vidéo comme espace de socialisation autant que médium artistique.
En Rhénanie-Palatinat, la trajectoire de Media Apes illustre une autre facette de l’écosystème. Installé à Neustadt an der Weinstraße, ce studio spécialisé dans le son spatial et l’audio 3D travaille depuis plus de dix ans à la croisée de la production sonore, de la recherche et des expériences immersives. Sa dernière initiative, Holomentum, née d’un rapprochement avec le studio d’aménagement WE Development, développe des “espaces narratifs” où architecture, image, son et interaction se combinent, jusqu’à des projets présentés au festival SXSW. Une trajectoire à rapprocher de SpheriX 360, du studio Miam Miam Creative Lab, installé au Pod de Louvain-la-Neuve.
Cap sur les cinq prochaines années
Chacun·e des membres du comité de pilotage projette sa propre définition de la réussite, mais toutes se recoupent sur un même refus : celui de l’abstraction.

Delphine Jenart pose des indicateurs très concrets : une circulation nettement plus importante des créateurices numériques sur l’ensemble du territoire, programmés dans les lieux et les festivals de chaque région, et des consortia européens capables de lever des moyens plus importants grâce à la mutualisation de leurs expertises. Elle y ajoute un objectif plus structurel, une méthode commune pour démultiplier les financements privés du secteur, et un objectif plus symbolique : que le label Grande Région Créative soit reconnu comme un véritable facilitateur, économique, culturel et transfrontalier.
Kristian Horsburgh partage cette ambition, mais insiste sur la forme que devrait prendre la gouvernance : une présidence tournante où chaque région apporte sa spécificité. L’art numérique et la technologie côté wallon, le patrimoine bâti et sa reconversion durable côté luxembourgeois, un autre axe encore côté allemand, sans que le mouvement ne devienne une superstructure permanente où chacun·e devrait rester mobilisé·e en continu. Il plaide aussi pour un mécanisme de financement en cascade, qui couvre les coûts de coordination sans faire peser tout le travail sur une seule structure.
Marion Gravoulet imagine, elle, un système de résidences croisées où chaque territoire jouerait un rôle différent (écriture narrative, recherche technologique pure, médiation avec les publics), avec des artistes accompagné·es chaque année de résidence en résidence, comme un véritable accélérateur de projets.
Pour Lars Potyka, la réussite se mesurera à la multiplication de formats d’échange pratiques, résidences croisées, showcases organisés de part et d’autre de la frontière, projets communs comme des fresques urbaines financées conjointement. “Iels doivent gagner quelque chose. De l’argent ou autre chose, comme lors d’une exposition, pour se faire remarquer”, résume-t-il, convaincu qu’il faut sortir du niveau “méta” pour que les créatif·ves et les acteurices économiques rejoignent le mouvement.
Sébastien Nahon imagine des événements itinérants qui produisent chez les visiteur·euses moins un effet spectaculaire qu’une évidence rétrospective : “Pourquoi je n’y ai pas pensé ?” Il regrette qu’il n’existe pas encore, à l’échelle de la Grande Région, un rendez-vous fédérateur comparable au KIKK pour la Wallonie, un lieu ou un moment itinérant qui reste, selon lui, à inventer.
Mais toustes insistent aussi sur un même risque à éviter : que la dynamique se rigidifie en une nouvelle superstructure centralisée, déconnectée du terrain, où la gouvernance ne représenterait plus vraiment les besoins de chaque territoire.
À l’heure de la présidence tournante du Sommet de la Grande Région, la Wallonie s’apprête à passer le relais au Luxembourg qui reprendra la coordination de la Grande Région créative au 1er janvier prochain. Une chose, en tout cas, semble acquise : la graine est plantée, et elle a déjà commencé à essaimer. Avec notamment un manifesto, la constitution d’un noyau de pilotage et d’une charte commune, une plateforme de communication, un “academics meetup” cet automne à l’Université de Namur, plusieurs rencontres de professionnel·les sur différents événements, avec le KIKK 2026 en point d’orgue et l’accueil de la conférence interministérielle culture de la Grande Région. Et ce n’est qu’un début !
Une histoire, des projets ou une idée à partager ?
Proposez votre contenu sur kingkong.
à découvrir aussi
Créativité numérique en Wallonie et à Bruxelles : derrière la vitrine de l’innovation, les inégalités de genre persistent
UnitedXR Europe : scale-up pour Stereopsia qui propulse l’écosystème XR belge sur la scène mondiale
wake! Tour 2025, la Wallonie créative accélère en mode international
