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Studio Lemercier: combining art and environmental activism

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Adrien Cornelissen

Au fil de ses expériences, Adrien Cornelissen a développé une expertise sur les problématiques liées aux projets innovants notamment dans la création numérique. Il a collaboré avec une dizaine de magazines français - dont MCD, Usbek & Rica, Nectart, Fisheye ou la Revue AS - et plusieurs établissements culturels comme Stereolux, le festival Scopitone ou HACNUM. Ses écrits analysent principalement les mutations engendrées dans la création contemporaine (conservation du numérique, NFT, IA, VR, écologie, égalité FH, nouvelles économies dans l’art…). Plus d’une centaine d’articles a été publiée depuis 2015. Adrien Cornelissen intervient dans quelques établissements d’enseignement supérieur notamment avec un cours dédié à l’éthique du design.

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Connu pour ses installations et performances visuelles exceptionnelles, le Studio se démarque depuis quelques années par son exemplarité dans le domaine de l’écologie. Consommation énergétique, production, diffusion et cohérence des projets sont autant de leviers pour réduire son empreinte écologique. La définition même d’un studio activiste ?

Joanie Lemercier et Juliette Bibasse sont les deux têtes pensantes du Studio Lemercier qu’iels ont fondé en 2013. Joanie Lemercier est une célébrité internationale dans le domaine des arts numériques et du mapping. Avec du recul, sa carrière semblait déjà toute indiquée : “Ma mère était professeure de dessin assisté par ordinateur et d’arts plastiques. Petit, j’étais déjà immergé dans l’art et les technologies. Dans les années 2000, j’ai commencé à faire du Vjing dans des clubs à Bristol, une ville qui vivait au rythme de la musique électro. Du jour au lendemain, je me suis retrouvé à faire du Vjing (ndlr performeur visuel) quotidiennement. Les choses sont allées vite, j’ai travaillé avec Flying Lotus, Jeff Mills, Modeselektor, Laurent Garnier… des artistes que j’aimais déjà énormément avant mon envol.” En 2008, Joanie Lemercier co-fonde le label AntiVJ, une des références des années 2000 dans la création de mapping. De fil en aiguille, les portes de l’art contemporain – celles des festivals et des centres culturels – vont s’ouvrir à Joanie Lemercier avec des projets comme Paper and Light (2012). En 2013, l’artiste va s’associer à Juliette Bibasse, curatrice indépendante et aujourd’hui directrice artistique du Studio : “J’ai commencé ma collaboration avec Joanie en tant que productrice et agente. Ma position dans la structure a évolué, aujourd’hui on partage la direction artistique. Quel sens donne-t-on à ce qu’on fait ? Quelle est notre vision ? Quelle est la cohérence et où est l’éthique dans chacun des projets ?”

Paper and Light © Joanie Lemercier

Une fascination pour la Nature

Avant de se pencher justement sur ces questions essentielles et la manière dont elles se matérialisent au jour le jour, un flashback s’impose. Comment les œuvres créées par le Studio ont participé à un changement de paradigme ? “Je suis fasciné par le travail de Sol LeWitt ou de James Turrell.  Ce dernier – avec son travail autour de la lumière, de l’espace, du ciel et de la Nature – est une vraie inspiration.” exprime Joanie Lemercier. Indice de l’intérêt qu’il porte lui-même à la beauté de la Nature ? Nul doute possible. En 2010, inspiré par le volcan islandais entré en éruption, Joanie Lemercier présente Eyjafjallajökul. Peint directement sur un grand mur, un paysage fait de lignes se révèle lentement par un jeu de lumière. Les sens du public sont progressivement interpellés à mesure que les illusions d’optique questionnent sa perception de l’espace. Idem pour Fuji (2013), suite d’une série sur les volcans. L’installation combine un paysage dessiné à la main à grande échelle représentant le Fujiyama, augmenté d’une couche de lumière projetée. Cet intérêt pour la Nature n’est pas uniquement conceptuel mais trouve déjà à l’époque une résonance pragmatique. Juliette Bibasse explique l’initiative, à l’époque avant-gardiste (et inspirés des protocoles de Sol LeWitt) : “Pour chaque projet, nous visons, lorsque c’est possible, d’avoir un document d’instructions pour la production et l’installation qui évite de devoir nous rendre physiquement sur place. Ce sont des installations qui n’ont pas de limite de monstration car elles s’adaptent à n’importe quelle contrainte d’espace et sont facilement déployables. C’est un critère de cohérence pour nous.” Cette logique de diffusion optimisée vaut également pour Brume (2017) et Constellations (2018). Pour ces projets, le lien avec un élément naturel prend une autre forme : le Studio se libère de l’écran et des dispositifs physiques habituels en projetant des rayons lumineux sur des gouttelettes d’eau en suspension. Le résultat est spectaculaire. “Le mapping permet de projeter sur différentes surfaces, d’habiter l’espace, de modifier le réel. J’aime jouer sur les effets de la lumière, les textures, avec les lois de la physique. Il y a quelque chose de magique dans ces éléments naturels”, confie Joanie Lemercier.

Fuji © Joanie Lemercier
Constellations © Joanie Lemercier

La révélation Slow Violence

Revenons aux questions de sens évoquées en préambule. Déjà à partir de 2015, le Studio se questionne sur les limites de son fonctionnement et sur son empreinte écologique. “En plus des notices d’instructions et des projets  adaptables, on s’est penché sur d’autres points. On a accepté certains projets et on en a refusé d’autres qui nous ressemblaient moins. On a essayé de réadapter des projets, en gardant parfois 90% d’un dispositif existant et en y insérant 10% de nouveauté”, commente Juliette Bibasse. Le point de bascule du Studio viendra en 2019, avec le projet Slow Violence qui plonge le public dans la mine à ciel ouvert de Hambach en Allemagne, site d’extraction de lignite, un des charbons les plus polluants. Cette mine est considérée comme une bombe à carbone, première source de gaz à effet de serre en Europe. Joanie Lemercier transforme des heures d’images filmées par drone et de prises de vue en une installation dans laquelle il confronte le public à des scènes criantes d’injustice climatique et qui se déroulent sous l’œil bienveillant de puissances politiques. “J’ai vu comment on détruit la Nature pour produire de l’électricité. Ça a été un choc métaphysique. Avant cela, j’avais l’impression de vivre dans une bulle technologique qui me détachait du réel. Quand on utilise des casques VR pour montrer combien la forêt est belle, il y a peut être un problème. Recréer un paysage naturel sans se poser de questions sur sa pratique, je crois que c’est malhonnête. Le plus important, c’est d’être dans une démarche de sincérité qui commence par un bilan de ses pratiques”, explique Joanie Lemercier. 

Slow Violence © Joanie Lemercier

Un audit et des actions concrètes

Un audit de toutes les consommations du studio a donc été effectué. Et très rapidement, un plan d’actions est mis en place. Sauf à de très rares exceptions, l’avion n’est donc plus un moyen de transport envisagé. Le matériel électronique est conservé le plus longtemps possible. “Pourtant dans le milieu, on sait que le must, c’est d’avoir la dernière carte graphique”, ironise Joanie Lemercier. Le chauffage du studio a également été identifié comme une des principales sources d’émission carbone. L’artiste poursuit : “Nous avons isolé l’atelier et fixé un objectif d’installation de pompe à chaleur. En 2022, nous avons réussi à diviser par deux les consommations énergétiques”. Autre initiative : les outils sont développés pour plusieurs usages, pas uniquement dans un cadre artistique. Solar Storm (2023) est une installation en cours de conception qui utilise des miroirs robotisés pour réfléchir et orienter la lumière du soleil. “Dans un futur proche, on mettra ce dispositif à la disposition de gens qui pourront imaginer d’autres usages, diriger la lumière dans une pièce, pour des projets d’aménagement, des ONG ou autres…” Le dispositif relativement dépourvu en composants reflète la vision low tech du Studio et l’indépendance dans son système productif du type makerspace. Autre initiative importante : chaque nouvelle recherche (par exemple, lorsque le binôme a voulu connaître l’empreinte carbone réelle des NFT), le Studio publie des articles disponibles sur son site, documentant ainsi sa démarche d’éco-responsabilité. “On sait qu’on a un rôle à jouer si on arrive à convaincre d’autres artistes. C’est pour cela qu’on en parle au maximum, que l’on participe à des rencontres (ndlr : un cycle de rencontres dédié à l’éco-responsabilité est programmé dans le cadre du festival Scopitone à Nantes). Il faut aussi croiser nos pratiques avec la recherche scientifique, des sociologues, des anthropologues, des géologues, des économistes…. Les questions environnementales sont transversales et ne concernent pas seulement les artistes”, avoue Juliette Bibasse. Gageons néanmoins que les artistes ont dans leurs mains un rare pouvoir : celui de créer des imaginaires et de structurer notre inconscient collectif. Une vraie responsabilité d’activiste, dans la forme, dans le fond et dans la projection donc !

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