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World Wide Web : Wild Wild West

Auteurice de l’article :

Quentin Jardon

Co-créateur de Wilfried, directeur sportif d’Eddy, éleveur de champions à l’Ihecs. Auteur d’un premier livre chez Gallimard, Alexandria (Prix Auguste Michot 2019). Véloce ailier droit mais piètre judoka. Gravit le Bosberg en 1’45.

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L’expression n’a été utilisée qu’une seule fois. C’était en 2012, dans une interview au Vif/L’Express. L’une des dernières que Robert Cailliau a bien voulu adresser à la presse. L’une de ses ultimes sorties avant qu’il ne rentre dans son bois pour de bon, quelque part dans le Jura français, près de Gex. “Des jardins murés” : c’est ainsi que le vieil ingénieur belge a décrit ce à quoi ressemblait aujourd’hui, à ses yeux, le Web, cette invention majeure à laquelle il a étroitement contribué. 

J’ai commencé à pister Robert Cailliau en décembre 2017, avec l’intention de le faire craquer. Je voulais qu’il fasse une entorse au vœu de silence qu’il observait depuis déjà quatre ans. Au début, j’avais l’impression d’attirer vers le lac un âne qui n’a pas soif. Robert déclinait systématiquement mes demandes par mail ou par téléphone. Plutôt que de capituler, j’ai décidé de m’abreuver de toutes les informations que je pouvais trouver à son sujet, à défaut de pouvoir m’entretenir directement avec le principal concerné. J’ai épluché ses anciennes interviews, je me suis repassé en boucle les quelques conférences qu’il avait données au cours de sa carrière. C’est ainsi que j’ai compris, petit à petit, ce que Robert entendait par “jardins murés”, et surtout en quoi cette physionomie du paysage ne correspondait plus du tout à ce qu’il s’était imaginé au début des années 1990 – l’enfance du Web.

Boîtes à trésor 

En 1989, Tim Berners-Lee, un brillant informaticien d’Oxford employé par le CERN (l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire, basée à Genève), rédige un document intitulé “Information Management : A Proposal”. Derrière ce titre assez quelconque, couve la trouvaille du siècle : un système informatique qui combinerait deux technologies existantes, l’Internet Protocol et l’hypertexte. Leur mariage est censé donner lieu à des navigateurs, sortes d’agréables interfaces via lesquelles l’internaute peut “surfer”, vagabonder d’un document à un autre, butiner d’une information hébergée à Chicago à une autre à Oslo, par exemple – le temps d’un clic. 

Le Web est un archipel-monde,
chaque serveur privé est comme
une île connectée à toutes
les autres îles de la planète.

Héberger. Abriter, dans son salon, un serveur au sein duquel seraient contenues les informations que vous, internaute, avez décidé de partager sur la Toile : du texte, des photos, du son, des vidéos… Dans la tête de Tim, le World Wide Web – ainsi qu’il le baptisera en 1990 – doit ressembler, à terme, à une constellation de serveurs, des petites “boîtes à trésor” (l’expression, pour le coup, est de Robert) disséminées aux quatre coins du monde. Chacun·e doit pouvoir garder la maîtrise de ses données privées, puisqu’elles restent à la maison ; chacun·e doit pouvoir accéder au savoir, à la connaissance universelle, par le biais d’une simple connexion au réseau Internet. Le Web est un archipel-monde, chaque serveur privé est comme une île connectée à toutes les autres îles de la planète.

© USGS

Au départ, le document originel de Tim ne séduit pas grand monde. Son patron y voit quelque chose de “vague, mais excitant”. Ses collègues jugent la proposition complexe, quasi incompréhensible. En fait, un seul homme perçoit tout de suite la teneur exceptionnelle de l’idée de Tim. C’est l’un de ses lointains collègues qu’il connaît à peine, un physicien belge logé dans un département du CERN qui se trouve à dix minutes à pied de son bureau. Il s’appelle Robert Cailliau. Pourquoi cet homme, huit ans plus âgé que lui, censé s’occuper d’un accélérateur de particules, comprend-il le potentiel extrême que recèle un logiciel informatique, là où tous les autres se grattent la tête ? Pour la seule raison que, dans son for intérieur, Robert nourrit le même rêve que Tim : un monde où le savoir, donc le pouvoir, serait “archi” déconcentré.

Tim et Robert se mettent au travail ensemble. L’Anglais code, le Belge cherche des fonds, du soutien, un·e quelconque étudiant·e, n’importe quelle ressource qui pourrait les aider dans leur entreprise ardue. C’est le début d’une collaboration improbable entre deux personnalités que tout sépare. Quatre années grisantes et difficiles.

Manifeste ignoré

En 1994, alors que les États-Unis se sont emparés de cette invention par l’entremise de navigateurs performants (Mosaic, Netscape) et des premières plateformes populaires (Yahoo, eBay, PayPal), Robert se démène à Bruxelles pour convaincre la Commission européenne d’investir massivement dans le Web avant qu’il ne soit trop tard. Son arme : un dossier de 50 pages intitulé Alexandria, en référence à l’antique bibliothèque d’Alexandrie, partie en fumée au début de notre ère. Il voudrait reproduire cette bibliothèque, mais numérique cette fois, composée de câbles et de disques durs ; un centre technologique qu’il verrait à Archamps, en Haute-Savoie, non en Égypte, sur les bords de la Méditerranée. En imaginant un tel centre, Robert ne veut pas opérer un mouvement de concentration, au contraire, il veut une structure pour protéger la matrice déconcentrée du Web, qui imposerait des normes et veillerait au caractère universel, accessible et libre de ce système. Un garde-fou à la tentation concentrique observée chez certain·es entrepreneur·euses, notamment américain·es. Une police des mers qui ferait en sorte que les gros archipels n’obligent pas les petits à se rattacher à eux. Qu’il n’y ait pas de gloutons qui tirent profit de cette merveille informatique en passe de changer le monde.

Personne, à Bruxelles, ne prêtera attention au S.O.S de Robert. Il se contentera de défendre le projet de consortium imaginé par Tim, dont le but est sensiblement le même que celui poursuivi par l’Alexandrie numérique fantasmée par Robert, mais à l’échelle mondiale, avec son siège à Boston où Tim pose ses valises en septembre 1994. Ce consortium, le W3C, doit empêcher le morcellement du Web en une myriade d’îlots concurrents susceptibles d’imposer leurs normes, comme Microsoft menace de le faire. Le logiciel inventé par Tim et défendu avec tant d’ardeur par Robert doit rester citoyen, horizontal, démocratique, bienveillant.

Plateformes gloutonnes

Hélas, il était écrit que ce logiciel finirait, comme tant d’autres produits à succès, broyé par les grandes entreprises, aspiré par le flux centripète d’un capitalisme affamé. Facebook, Twitter, Amazon et les autres ont opéré avec le temps un mouvement de concentration irrésistible. Ce sont ces gigantesques plateformes qui contrôlent aujourd’hui la plupart des données privées des internautes, compilées dans des fermes où tourne sans cesse de l’air conditionné pour maintenir la température ambiante à un niveau respirable. L’archipel-monde, destinée utopique du Web, s’est agrégé pour ne former que quelques continents d’où il est très difficile de s’échapper. De rares îles à la dérive, bastions de résistance – les concurrent·es plus éthiques de Google, les réseaux sociaux moins intrusifs que Facebook – tentent de casser cette logique corrosive. Tentons l’allégorie médiévale pour décrire ce qu’est devenu Internet, en étirant l’image des “jardins murés” presque infranchissables. “Suivant l’analyse impitoyable de Robert, le Web ressuscite l’organisation féodale du Moyen Âge. C’est une terre fertile que se partagent quelques seigneurs à la tête d’immenses domaines. Les internautes en sont les millions de vassaux. Pour profiter des services fournis dans le domaine qu’iels pénètrent, iels doivent signer un contrat auquel iels ne peuvent apporter aucune modification. Iels sont forcé·es de prêter allégeance au seigneur, même si ce seigneur ne respecte pas les lois en vigueur sur le territoire où s’étend son domaine. L’entrée est gratuite, mais leur comportement est épié, leurs papiers d’identité sont dupliqués à des fins commerciales, iels sont assaillis de brochures publicitaires et les services qu’iels recherchaient font surtout les yeux doux aux argentiers.”

© USGS

Ce modèle économique a donné lieu aux “bulles de filtres”, phénomène désormais populaire qui enferme culturellement et intellectuellement les internautes dans un schéma de pensées qui leur ressemble. Bruno Patino, l’auteur de “La Civilisation du poisson rouge” compare ces bulles à des “chapelles”, ou même des “archipels”. “Les gens ne savent pas ce qui se passe dans les autres archipels. Évidemment, ça engendre des conséquences qui façonnent notre société actuelle.” Ce ne sont finalement pas les datas qui sont protégées sur les îles de chacun, mais les idées.

Depuis plus d’une décennie qui ressemble à l’éternité, les seigneurs Zuckerberg et consorts se sont emparés des données personnelles que chacun·e aurait pu abriter sur son île. Comme naguère les pirates des mers pillaient des coffres remplis d’or. Reste à organiser la résistance, à l’instar de Bruno Patino qui veut assécher le modèle économique des GAFY (avec YouTube) basé sur la monétisation cynique du temps et de l’attention, de Tim Berners-Lee qui met au point un contre-Internet, des gouvernements européens qui entrent doucement en colère face aux géants de la Silicon Valley : reste à passer le Web à la centrifugeuse pour fracturer ces trop gros continents et retrouver l’utopie des débuts, la constellation harmonieuse.

Pour en savoir plus :
Alexandria, Quentin Jardon, Gallimard, 2019.

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